Le procès de Viviane Amsalem, de Ronit et Shlomi Elkabetz

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*  *  *  *  Pincez-moi, je rêve

pincez-moi, je rêve!

pincez-moi, je rêve!

En Israël, pour une femme, divorcer s’avère tout aussi compliqué que d’obtenir le laisser-passer A-38 dans la maison qui rend fou : absurde et tragique à la fois. Kafka lui-même dans Le Procès n’aurait pas dit mieux. Et le divorce, c’est uniquement le mari qui le consent : s’il n’est pas d’accord, tribunal ou pas, madame son épouse devra oublier ses envies de liberté. Et comme ce tribunal du divorce est géré par des juges rabbiniques, c’est-à-dire religieux, c’est-à-dire souvent convaincus que la place de la femme est dans la cuisine, dans la nurserie et dans le lit de son mari, et surtout que briser un ménage représente la pire des infamies, on n’est pas sorties de l’auberge.

L'Homme, cette victime des Femmes

L’Homme, cette victime des Femmes

A partir de ce constat malheureux, Ronit et Shlomi Elkabetz, soeur et frère réalisateurs, ont imaginé un huit-clos absolument terrifiant d’intensité et d’absurdité, qui risque de choquer les rigoristes locaux. Tant pis pour eux, le spectateur, lui, se régale. Depuis 3 ans, Viviane Amsalem (Ronit Elkabetz) vit séparée de son mari Elisha (Simon Abkarian), à qui elle supplie de divorcer. Devant son silence obstiné (faible mot en l’occurrence), Viviane décide de se lancer dans un procès pour forcer son mari à lui accorder le divorce. Un procès ubuesque qui s’étire sur plus de 5 années, et dans lequel le divorce finit même par être oublié pour ne plus se focaliser que sur les questions de moralité des uns et des autres. Les témoins et plaideurs, galerie réjouissante de personnalités représentatives de la société, divaguent tour à tour sur l’intimité d’un couple qui paraît ne jamais avoir existé.

Histoire d'un tribunal barbu

Un tribunal barbu

Le résultat est grinçant, passionnant, jamais ennuyeux, les tenues sombres de Viviane tranchant avec rage et mélancolie sur les murs blancs de la salle miteuse du tribunal. Quant à Elisha, certains chercheront peut-être à retrouver chez lui le caractère loufoque, entier et fondamentalement manipulateur de militaire mafieux afghan que Simon Abkarian interprète dans la série Kaboul Kitchen : étonnamment, on n’en est pas si loin.

Adieu au langage, de Jean-Luc Godard

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*  Adieu, Jean-Luc

Dire adieu au langage, c’est apparemment réaliser un film dont l’absurdité n’a plus aucun sens, ne vous emmène nulle part si ce n’est dans l’ennui et une agression visuelle et sonore constantes; c’est, pour résumé, produire un objet vide de sens qui, inévitablement, ne peut, et ne veut, rien dire. Au spectateur, Godard ne dit plus rien : adieu, au langage. 

prise au piège, comme vous

prise au piège, comme vous

Vous êtes là, assis dans votre fauteuil, vos lunettes 3D sur le nez, et vous vous dites, « ce n’est pas parce qu’on utilise de la 3D à son âge – 84 ans – que l’on est un révolutionnaire ». S’il l’est toujours, révolutionnaire, c’est dans cette totale intention anti-narrative, ça oui, ça nous change, pas de storytelling, pas d’entertainment, de l’image, du son, de la go pro et de l’instagram, des aphorismes rédhibitoires, des allusions à la Seconde Guerre Mondiale, une femme nue, un homme nu, un chien qui court, des coupes nettes, attention chérie ça va trancher. Le concept, comme on le voit, est roi. De la branlette intellectuelle mixée de prouesses technologiques. Et en cela, oui, Jean-Luc Godard s’éclate. Mais nous dire adieu, c’est également nous rabaisser au rang de celui qui ne peut pas comprendre.

ciao

ciao

L’imbécile heureux, quoi. En peaufinant son message, Godard nous perd pour de bon. Le dévouement artistique à sa propre cause peut entraîner aussi loin que la solitude volontaire la plus complète. Rien à foutre de vous, des autres. Adieu au langage, si elle n’avait pas été estampillée Godard, aurait certainement constitué une superbe vidéo d’installation d’art contemporain imbitable, dans une petite salle noir et blanc carrée d’un musée huppé. Et si le Festival de Cannes lui a décerné son prix du jury, c’est, peut-être, pour transformer un affront en hommage gêné, à celui qui est, qui fut, un très grand réalisateur. Adieu.

Oh Boy, de Jan Ole Gerster

seau popcornseau popcornseau popcorn   Le noir et blanc même pas chiant.

Je ne m'ennuie pas, non, je contemple. Nuance.

Je ne m’ennuie pas, non, je contemple. Nuance.

Un film en noir et blanc sur un jeune Berlinois qui déprime entre trois clopes et deux verres de vodka: présenté ainsi, Oh Boy fait triste figure. Pourtant, ce film néo-Nouvelle Vague nous colle des verres polarisants et fait même rire dans les chaumières. Un antidote en temps de crise.

Niko, jeune homme à la mèche ramollie, traîne ses savates désabusées dans un Berlin grisâtre. Après avoir largué sa copine, sa journée s’étire longuement entre rencontres improbables et scènes loufoques, dont le seul dénominateur commun, outre la présence du protagoniste, réside dans son incapacité à trouver du café. Ce rêveur nonchalant traverse une journée des plus éprouvantes dans l’absurde sans jamais craquer, témoin flegmatique des bizarreries de l’espèce humaine.

ohlalalala

ohlalalala

Outre la performance de l’acteur principal, Tom Schilling, cette comédie douce-amère est parsemée de seconds rôles remarquables, manifestations de l’imagination et de la finesse d’écriture du réalisateur et scénariste, Jan Ole Gerster. Entre le voisin dépressif, le psychologue névrosé, l’ancienne petite grosse, le père dénaturé et les jeunes alcoolisés, la galerie humaine du film justifie à elle seule le spectacle.

Fort heureusement, la tendresse et l’ironie de l’observation ne laissent jamais place au jugement et au discours moralisant, que ce soit à propos des références au passé nazi comme à celles des jeunes inoccupés. Des crises, certes, propres à chacun, mais la crise, la grande, non. La fantaisie sauvera le cinéma.