Sunhi, de Hong Sang-soo

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*  *  *   Le film de plage de l’été : sensible, romantique, et un peu lénifiant

Ce petit film coréen (du réalisateur de In another country et Hahaha) a sûrement échappé à beaucoup : peu distribué, peu marketé, sans action, violence, sexe ou effets spéciaux, il n’a en effet rien du blockbuster de l’été. C’est pourtant un film de saison, qui s’étire au rythme d’un vacancier de bord de mer, (très) tranquillement, poétiquement.

La lettre à ne pas prendre au pied de la lettre

La lettre à ne pas prendre au pied de la lettre

Sunhi est une jeune étudiante en cinéma. Ambitieuse mais doutant de son talent, elle demande à l’un de ses anciens professeurs de lui rédiger une lettre de recommandation pour une université à l’étranger. Son retour dans ce milieu dont elle avait disparu l’entraîne à se confronter à trois hommes, amis, qui sans le savoir s’entichent chacun d’elle. Leurs discussions, généralement enivrées, les amènent à parler de la jeune femme et de tourner en rond autour de la même question, tels les dindons de la farce. Mais elle, qu’en pense-t-elle ?

Le quiproquo interminable

Le quiproquo interminable du trio

Sunhi est une fable animée, une satire attendrie et pourtant poignante de la comédie amoureuse et de la quête de soi. Cette fausse légèreté dans le propos et le traitement rappelleront aux amateurs les Contes moraux d’Eric Rohmer. On y est très proche. Ambiguité amoureuse, rivalité et amitié scandent les phrasés de ce film en 3 actes. Doucement et intensément à la fois, comme le ressac mélancolique de cette mer que vous regardez au loin.

Joe, de David Gordon Green

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* * *  White trash, Texas Rangers, et petite larme au coin de l’oeil

Nicolas Cage barbu, tatoué et vêtu de chemises à carreaux dans un film indé à la photographie désaturée, c’est désormais possible.

Got a problem m'am?

Got a problem m’am?

Joe s’inscrit dans la lignée de tous ces films américains qui utilisent comme matière première des paysages sublimes et désolés, l’accent traînant du Sud du pays et la pauvreté humaine et sociale pour construire des histoires hautement photogéniques, et souvent réussies. Certes, ces films ont tendance à (trop?) se ressembler. Un Joe fera sans aucun doute penser à un Mud. Ne serait-ce que parce que les acteurs-phares de ce genre s’institutionnalisent : le gamin paumé de Mud et celui de Joe sont ainsi interprétés par le même excellent jeune acteur, Tye Sheridan, 18 ans. Qui est, cqfd, également présent dans Tree Of Life de Terence Malick, apôtre du genre (Les Moissons du Ciel, La Balade Sauvage, …).

Un petit manque d’originalité dans le traitement, peut-être, une tendance à la longueur inutile, parfois, mais qui ne grèvent pas sérieusement la qualité de l’ensemble. Joe nous dévoile un scénario intelligent, conforté par une sensibilité omniprésente, une photographie magnifique et des acteurs synchro. Et toc.

Le pick-up, élément incontournable de la panoplie texane

Le pick-up, élément incontournable de la panoplie texane

Une bourgade anonyme et décrépie du Texas. Joe (Nicolas Cage) est un brave homme d’une cinquantaine d’années, ancien repris de justice reconverti dans la supervision d’une équipe de bûcherons. Bourru et sympathique, solitaire mais amical, Joe rencontre un matin un jeune homme de 15 ans, Gary (Tye Sheridan), en quête de travail. Fraîchement arrivé en ville avec son père alcoolo, violent et SDF (excellent Wade Jones), sa mère absente et sa soeur Dorothy rendue muette par le désespoir, Gary s’investit avec toute sa volonté de vivre. Tout comme Joe, il cherche à se construire un nouveau quotidien. Alors que Joe prend Gary sous son aile, leurs problèmes à tous les deux, pourtant si désireux de leur échapper, finissent par les rattraper.

Histoire d’amitié, de confiance et de rédemption, Joe touche la corde sensible. Belles images, personnages attachants, la recette fonctionne. Certains détails, comme le manque de travail sur le personnage pourtant présent de la mère, interpellent. Mais le résultat est à la hauteur de la promesse cinématographique : vous n’aurez pas perdu votre temps.

Jimmy P, de Arnaud Desplechin

***  Psychanalyse au Far West

Quand un réal français s’aventure dans le Far West de la fin des années 40, cela donne un duel entre cow-boys version patient face à son psy, l’étrange couple « force tranquille » contre « exaltation fiévreuse » formé par Benicio Del Toro et Mathieu Amalric.

Desplechin

Mon psy, ce héros

Tiré d’une histoire vraie, ce film à l’Américaine d’Arnaud Desplechin met en scène le désarroi d’un Indien, Jimmy (Benicio Del Toro),  revenu de la guerre blessé à la tête et souffrant depuis d’étranges malaises. Devant l’ignorance des braves docs de l’hôpital militaire, ceux-ci font appel à l’excentrique premier ethnopsychanalyste de la planète, Georges Devereux, alias Mathieu Amalric, dans un rôle qui colle à sa peau survoltée.

Desplechin

Y aurait pas du surmoi là-dedans?

Explications des rêves, enfance refoulée, drames personnels, le face à face entre les deux hommes tourne au huis-clos dans une ambiance au visuel plus que léché. Témoignage d’amitié et d’humanité hors du commun, ce film s’étire parfois en longueur, rêvassant à l’écoute des confidences de Jimmy, avant de se pincer le bras et de revenir enfin parmi nous. Le titre dit tout, aussi incroyable que cela paraisse : vous allez exactement être témoins indiscrets de la psychanalyse d’un Indien des plaines. Normal.

Malgré cette distance tampon qui éloigne par moments le film de son public, Desplechin nous offre un sacré voyage dans le temps, l’Histoire, la culture indienne et l’être humain, servi par un couple d’acteurs plutôt détonnant. A voir si vous n’avez pas vous-même trop de bagages psychanalytiques qui vous accompagnent.

Ilo Ilo, de Anthony Chen

***     Singapour mon amour : pétage de plombs familial 

Ilo IloQue tous ceux qui rêvent de Singapour comme d’un nouvel Eldorado asiatique, pavé de salaires mirobolants et de carafes de mojitos les pieds bien au chaud dans leurs tongs, se détrompent. A travers ce petit conte familial et social apparemment sans prétention, Anthony Chen, Caméra d’Or au Festival de Cannes 2013, touche du doigt avec poésie un grand nombre des blocages qui gangrènent la société singapourienne et le monde occidentalisé dans son ensemble.

Les parents de Jiale, dépassés par leurs propres ennuis et la turbulence de leur fils, décident d’engager une bonne à tout faire, la Philippine Teresa. Catapultée dans un microcosme familial composé d’une mère enceinte et aigrie jusqu’aux dents, et d’un père mollasson en slip et savates, Teresa, dite Terry, apprend à ses dépens les revers d’une société qui a oublié les valeurs de partage et d’humanité pour se focaliser sur celles de la réussite sociale. La gentille esclave et le diablotin hyper actif vont finir par faire bloc contre l’aveuglement des « adultes », qui sombrent pour l’une dans les bras d’un gourou, pour l’autre dans le tabagisme et la lâcheté suintante (en slip, toujours).

La grande force de ce film, tout simplement, est de faire passer des messages et des émotions fortes sans en avoir l’air, d’en dire bien plus qu’il n’y paraît, doucement. Et malgré une première partie un peu poussive qui fait craindre le pire au spectateur coincé au milieu d’une rangée bondée, Ilo Ilo finit par charmer en dénonçant sans juger, et en filmant sans mater.

Ilo Ilo

kikoo!!!

N’oublions pas pour finir de remercier Ilo Ilo pour nous avoir rappelé le bon souvenir du Tamagotchi et de ses poussins électroniques, remplacés depuis par les lol cats et autres animaleries électroniques. Kui kui.

Frances Ha, de Noah Baumbach

seau popcornseau popcornseau popcorn    Chronique loufoque d’une jeunesse désorientée à New York

Pas du genre à me noyer dans mes problèmes moi

Pas du genre à me noyer dans mes problèmes moi

Frances Ha, portrait mélancolico-drôlatique en noir et blanc d’une jeune new new-yorkaise en manque de repères: voilà qui doit hérisser les poils de ceux qui détestent les artistes, les bobos, la Nouvelle Vague, le cinéma indé, la poésie et les discussions existentielles générationnelles à la Woody Allen. Pour tout les autres, bingo!

Il semblerait que le noir et blanc s’accorde bien à la célèbre génération Y. Après Oh Boy, portrait d’un jeune homme traînant ses doutes et la bizarrerie du monde dans Berlin, Frances Ha de Noah Baumbach, co-scénariste de Wes Anderson, suit les périples émotionnels et professionnels d’une jeune femme (Greta Gerwig) à New York. La narration décalée de ce conte moderne s’accorde bien aux errements de moineau enfermé de Frances, maladroite et touchante dans ses efforts désespérés pour vivre sa vie. Mais voilà, sa meilleure amie la quitte pour un appartement mieux placé, sa compagnie de danse lui propose un poste de secrétaire alors qu’elle rêve d’entrechats, et ses colocataires la décrètent incasable. Dur dur quand on a 27 ans, un compte en banque  à sec et des parents à l’autre bout du pays.

t'as le rythme coco

t’as le rythme coco

Malgré quelques longueurs ici ou là, Frances Ha nous entraîne dans les chutes et les folies de son anti-héroïne, grands corps maladroit qui se rêve danseuse étoile. Le choix narratif très marqué du réalisateur lui permet de dresser en quelques répliques humoristiques et mouvements nostalgiques une facette de cette génération mi-adulte mi-enfant, entre batailles de polochon et plans de carrière peu folichons. Pas un grand monument du cinéma, peut-être, mais une parenthèse poétique qui en dit plus sur son sujet que bien des productions à énormes budgets. Un cinéma qui fait vraiment du cinéma, quoi.