My Sweet Pepper Land, de Hiner Saleem

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* * *   Magouilles, machisme et romantisme au pays des Kurdes

Les voleurs, c'est nous! Le cowboy, c'est lui.

Les voleurs, c’est nous! Le cowboy, c’est lui.

Fable mordante qui rappelle par moments l’ironie absurde d’un Emir Kusturica, My Sweet Pepper Land croque avec délectation et un petit air de western spaghetti les travers et espoirs d’un peuple kurde fraîchement indépendant. La première scène, peinture aberrante d’une exécution ratée, marque le ton : grincements de dents, éclats de rire et exagération.

Baran, ancien combattant pour la libération, peine à trouver sa place dans une région en pleine construction. Pour fuir l’ennui, et une vieille mère acharnée à vouloir le marier, Baran accepte le poste de chef de police dans un petit village montagnard coincé dans un paysage magnifique entre la Turquie, l’Iran et l’Irak. Ce poste, personne n’en voulait, et pour cause. La région est entièrement dominée par Aziz Aga et sa bande de terreurs locales, trafiquants notoires. Autant dire que les prédécesseurs de Baran n’ont pas fait long feu…

Animée de la même volonté farouche de faire changer les mentalités, Govend, une jeune institutrice chapeautée par ses 7 frères machos jusqu’au bout de la moustache, refuse d’abandonner l’école et les enfants du village. Entre les deux jeunes gens acharnés à lutter contre la bêtise ambiante s’allume une flamme attisée par les tirs de mitraillette et les ragots de la communauté.

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T’as de beaux yeux tu sais

Zone de non droit, comportements archaïques : Hiner Saleem, réalisateur du précédent Si tu meurs, je te tue, n’hésite pas à forcer le trait pour dresser ce croquis satirique du peuple kurde auquel lui-même appartient. Le résultat, drôle, enlevé, fantasque, certes assez caricaturé, ressemble à s’y méprendre à une ode gentiment amourachée à un peuple en quête d’identité. Le couple formé par Govend (Goldshifteh Farahani) et Baran (Korkmaz Aslan) devrait, au minimum, vous faire craquer.

R, de Tobias Lindhom et Michael Noer

* * *   Le film de prison qui ne fait pas dans la dentelle

L'occasion unique de voir le spin doctor de Borgen à poil

L’occasion unique de voir le spin doctor de Borgen à poil

R pour Rune (Pilou Asbaek), est un jeune danois enfermé pour deux ans dans la prison des durs, des musclés et des tatoués. Dès le premier jour, ça ne loupe pas : Rune se fait bizuter et instrumentaliser par le petit (mais costaud) groupe de caïds de son étage. Quoiqu’il fasse, il est de toute façon coincé. Animé par un instinct de survie assez compréhensible, il se prête au jeu, jusqu’à en devenir trop malin. Un défaut qui en prison ne pardonne pas.

Tobias Lindholm, scénariste des excellents Borgen et de La Chasse, également réalisateur de Hijacking, cosigne R avec Michael Noer. Il emploie avec dextérité son acteur fétiche, Pilou Asbaek, et sa belle maîtrise de l’image. Une mise en scène réaliste, précise et intelligente, qui ne s’appuie pas sur un scénario étoffé, mais bien plutôt sur la prison elle-même. Car si l’histoire peut ainsi paraître légère, voire anecdotique, c’est dans l’optique volontaire – du moins on l’espère -, de permettre à la prison elle-même de s’imposer comme le personnage principal du film.

Car étrangement, le réalisateur n’a pas doté Rune de l’empathie nécessaire pour faire de son film un grand moment dramatique, larmoyant et traumatisant. Au contraire, en faisant de son personnage un simple élément du décor, il se permet de transformer de la fiction en documentaire… à moins qu’il ne s’agisse du contraire ?

Regarder ses pieds, une excellente idée

Regarder ses pieds, une excellente idée

R comporte certes des scènes difficiles, qui ne laissent guère d’espoir quant au fantasme d’une prison empreinte d’humanité, mais il garde la décence de l’absence de jugement apparent. Au spectateur de choisir quel sens il désire y donner. Si l’attente se situe dans une comparaison narrative et dramatique avec un film de prison de l’acabit d’Un prophète de Jacques Audiard, il risque d’être déçu. S’il se laisse par contre porter par ce coup d’œil indiscret au sein d’un pénitentiaire ordinaire, sans imagination et donc sans grande fiction, le voyage vaudra certainement le détour.

Vrai-faux spoiler : plus jamais je ne mangerai de Kinder.

NB : R a été réalisé et produit en 2010. Cette sortie française n’est donc pas exactement une grande nouveauté, mais certainement la rançon du succès de Tobias Lindhom.

Spring Breakers, de Harmony Korine

seau popcornseau popcornseau popcorn  Le popcorn à poil(s) et à sang (chaud)

La personne qui vous parle est allée voir Spring Breakers un dimanche matin. Aïe-euh. Autant vous dire que ça pique.

Vodka, drogue et bronzette, ça fait mal à la tête

Vodka, drogue et bronzette, ça fait mal à la tête

 Il était une fois quatre jeunes et jolies américaines qui s’ennuyaient dans leur petite vie d’étudiantes de province. Un beau jour, consternées de ne pas posséder suffisamment d’argent pour aller se taper un coma éthylique avec les autres spring breakers* et breakeuses, elles décidèrent de braquer un fast-food pour se le procurer. C’est vrai quoi, y a pas de raison que les autres s’amusent et pas nous. Ce voyage pavé d’alcool, de drogue et de paires de seins tressautants au rythme de la techno locale était censé posséder les mêmes vertus initiatiques et existentielles qu’un pèlerinage à la Mecque, qu’une retraite dans le désert ou qu’un road trip en compagnie de Jack Kerouac. On vous laisse juges.

Il y a Faith, la brunette amie de Dieu qui aime bien s’amuser mais pas trop quand

On a froid aux fesses avec un bikini dans une cellule de dégrisement

On a froid aux fesses avec un bikini dans une cellule de dégrisement

 même (merci Selena Gomez, miss Disney), il y a Britt et Candy, un véritable incendie au derrière à elles deux (merci les autres Miss Disney), et il y a Rachel Korine, femme-enfant épouse du réalisateur (oui, Harmony est un homme), qui envoie valser ses cheveux roses dans la caméra de son cher et tendre. Ces quatre bimbos échappées de la garderie vont faire la rencontre d’un caïd local (un James Franco dont on ne pourra plus jamais dire qu’il est classe et sexy), cristallisateur de leurs fantasmes comme de leurs peurs les plus folles. Tous interprètent leurs rôles de perdus avec un brio couleur fluo qui tire le film vers le haut.

Sachez-le une fois pour toutes: ce Spring Breakers là se situe à cent mille lieux d’un American Pie ou d’un Very Bad Trip. Ce n’est ni drôle, ni niais, ni gentillet. Trash, cru et gueule de bois le caractériseraient bien mieux. Au point que l’on se demande si l’interdiction destinée aux moins de 12 ans suffit, et comment, comment, -ciel!-, les mignonnes créatures façonnées par Disney ont pu sombrer à ce point dans la débauche. Ce qui fait presque plaisir soit dit en passant.

Car le sujet se situe bien là, dans la démonstration éclatante d’une débauche sans limites et surtout totalement vide de sens, magnifiquement absurde, d’une jeunesse en pleine décomposition. Et c’est bien ce qui confère toute sa valeur à cette réalisation: elle ne propose aucune interprétation de ce phénomène de société, et montre simplement à voir, avec une crudité bienvenue. Car toute tentative de dramatisation, de jugement ou d’enrobage prude, en faisant du spring break une problématique digne d’intérêt narratif, aurait condamné le film.

Si la première moitié de ces 92 minutes a tendance à tourner un peu à vide, la seconde la rattrape par une construction dramatique qui ne va pas là où on l’attendait avec notre rictus de critique prêt à bondir. La mise en scène, hachée, entrecoupée de plans au ralentis dignes de clips de RnB pur jus, un peu fatigante il est vrai (le coup du dimanche matin n’a certainement pas dû aider), offre l’avantage de rythmer le film avec un punch qui nous évite de devoir passer par la case cocaïne.

Spring Breakers nous surprend donc en proposant une nouvelle réflexion acide sur la jeunesse et la société américaine, un regard critique trop rare qui donne pourtant souvent de belles réalisations. L’avalanche d’images violentes, crues et submergées par une bande- son aggressive risque cependant d’en rebuter certains. Difficile de leur en vouloir.

* Spring break: « Son but est officiellement de permettre aux étudiants de s’avancer dans leurs travaux et aux enseignants ou professeurs de corriger les copies. Les élèves n’ont normalement jamais de devoir et profitent de cette semaine pour se relaxer et voyager(…) » Source: Wikipedia