Le promeneur d’oiseau, de Philippe Muyl

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*  *  *  Le petit piou-piou qui fait du bien

Le poids de l'héritage

Le poids de l’héritage

Ce film de Philippe Muyl a certainement du passer inaperçu auprès de la plupart d’entre vous. Dommage. Car s’il n’est peut-être pas un grand film au sens de chef d’oeuvre cinématographique, Le promeneur d’oiseau offre l’occasion inattendue d’une balade poétique dans une Chine contemporaine qui ne se restreint pas à la concurrence mondialisée et à la pollution urbaine. La dimension documentaire – campagnes bucoliques, traditions gastronomiques et familles atypiques-, vaut à elle seule le détour, si le scénario en lui-même ne vous fait pas immédiatement roucouler d’amour.

Mes parents, ces grands enfants

Mes parents, ces grands enfants

Un vieil homme décide d’emmener une dernière fois son oiseau chanteur sur la tombe de sa femme à la campagne. Sa petite-fille Renxing l’accompagne. Citadine espiègle trop gâtée, fille unique solitaire de parents overbookés, pour Renxing comme pour nous ce voyage initiatique sonne comme une ode à la nature et à la simplicité. Un peu cliché, ainsi résumé, mais l’histoire touche et fait mouche. Belle sans gnangnan, émouvante sans pathos. Sorte de fable moderne, Le promeneur d’oiseau observe avec tendresse une Chine et un monde contemporain à qui un petit séjour dans les foins ferait le plus grand bien. Une séance de relaxation peu onéreuse chaudement recommandée.

A touch of sin, de Jia Zhang-Ke

****   L’anti-film promotionnel touristique

Welcome to China!

Welcome to China!

A touch of sin (« une once de péché ») s’est choisi un titre au doux euphémisme, une sonorité poétique pour une réalité apocalyptique, celle de la Chine contemporaine.

Que les dirigeants chinois aient censuré le film dans son propre pays lui rend un bel hommage, en reconnaissant dans cette fresque sociale, construite autour de 4 « contes » inspirés d’histoires vraies, une facette existante – mais dissimulée – de la Chine d’aujourd’hui. Cette facette, dans laquelle résonnent et se répondent les mots violence, désespoir, abus, fait l’effet au spectateur d’assister  en direct à l’inquiétant frémissement qui annonce l’explosion de la cocotte-minute.

Le premier portrait, celui de  Dahai, un homme rendu littéralement fou par la corruption qui régit sa ville et son quotidien, frappe de plein fouet les attentes du spectateur, rendu muet par la brutalité écrasante des paysages et des visages. Tout est trop grand, trop lourd, trop froid, trop impitoyable : dans cet étau, certains ne trouveront la paix qu’en choisissant la voie la plus extrême. L’une assassine l’homme puissant qui tente de la violer, l’autre se jette de l’immeuble-dortoir de son usine, un autre trouve dans le braquage un remède à la pauvreté de son existence, des trajectoires qui croisent d’autres âmes perdues dans la tourmente de la jungle économique.

Et le tigre est en toi ...

Et le tigre est en toi …

Cette obsession de la vengeance, cette quête de libération, une mise en scène qui n’hésite pas à forcer sur le délire meurtrier, rappelle par moments des thématiques à la Tarentino, dans les effluves de Kill Bill, le meurtre (ou le suicide) étant dépouillé de son aspect bêtement pratique pour revêtir une symbolique et une gestuelle presque fantastique, un sens qui dépasse l’acte en lui-même.

A touch of sin effraie, surprend, et nous emmène dans un véritable périple touristique au sein de la misère humaine, un sympathique tour operator de “la Chine dysfonctionnelle comme vous ne l’aviez jamais vue”, que l’on peut par moments trouver parfois un peu lent, mais toujours percutant.

The Grandmaster, de Wong Kar Wai

seau popcornseau popcornseau popcorn     In the mood for a kung fu battle de popcorns

Lorsque Wong Kar Wai, connu pour son romantisme éthéré*, se lance dans le kung fu, il ne peut pas s’empêcher de rendre contemplatif et d’un esthétisme presque douloureux n’importe quel combat d’art martial, fut-il à mort. Un grand maître du genre. 

Désolée mais il n'y a pas de panda pour une fois

Désolée mais il n’y a pas de panda pour une fois

Une fois encore, le public qui m’entourait mérite son petit paragraphe. Car le cinéma, ce ne sont pas que des acteurs qui font des cabrioles sur un écran numérisé, mais également un passionnant microcosme de spectateurs. A ma gauche, un couple de donzelles se bécotait à grands bruits d’amour baveux: si la France réac faisait un peu moins la une, j’aurais certainement lâché un de mes fameux « chuuuuut » exaspéré. Etant donné les circonstances, j’étais prête à employer la fameuse prise du popocorn sournois contre qui tenterait de les asticoter. A ma droite, ô surprise, un (autre) critique à la crinière blanche griffonnait compulsivement sur son petit carnet en ponctuant chaque scène d’un bref « huhu » pédant qui fleurait bon les oeufs mimosa du Flore. Celui-là, je lui aurais bien envoyé un coup de pied retourné.

1936. Fushan, bourgade chinoise bien connue alors pour son Pavillon d’Or, un lupanar de luxe dans lequel se retrouvent les grands maîtres d’arts martiaux du coin. Ip Man (Tony Leung Chiu Wai), respectable père de famille, est désigné pour représenter le Sud face à la famille Gong, dynastie du Nord. Le vénérable maître Gong possède une arme secrète terriblement efficace: sa fille Gong Er (Zhang Ziyi), détentrice du savoir du kung fu des 64 mains. Une rareté, apparemment. La belle Er, qui ne pourra pas éviter le combat des chefs contre l’ex poulain de son père, le fourbe Ma San (Chang Chen), connaîtra comme tous les protagonistes de cette fresque poétique un destin amer, marqué par le code de l’honneur, une certaine mélancolie et les guerres qui ensanglantent la Chine.

Eh non, Wong Kar Wai ne change ni de style ni de thématique avec ce film. On y retrouve, charmés, l’ambiance vaporeuse d’In the Mood for Love, ravis de retrouver la civilisation chinoise après un bref passage par l’Amérique que l’on préfère oublier (My Blueberry Nights). On y retrouve le Hong Kong des années 1950, on rêve une fois de plus à un amour impossible, on s’émerveille devant les costumes, les chorégraphies et, spécialité de The Grandmaster, les sages aphorismes tirés de la philosophie des arts martiaux.

Kamehamehamehaaaaaaaaaaaaaa

Kamehamehamehaaaaaaaaaaaaaa

Si l’image elle-même et une dramaturgie parfois difficile à suivre finissent par essouffler le spectateur, The Grandmaster parvient à nous entraîner dans un univers troublant à la sensibilité subtilement mêlée de violence, qui rappelle par moments l’aventure passionnée d’un Corto Maltese. De la fumée des lampes à huiles du Pavillon d’Or à celle de la locomotive à vapeur qui traverse une Chine glacée, les destinées croisées de Ip Man, légendaire maître de Bruce Lee, et de Gong Er, héroïne tragique et solitaire, risquent de provoquer une hausse drastique des inscriptions dans les clubs de sport.

*Filmographie sélective de Wong Kar Wai:

  • In the Mood for Love (2000)
  • 2046 (2004)
  • My Blueberry Nights (2007)

Beaux seins, belles fesses, de Mo Yan

Le titre qui prit les amateurs de pornographie au dépourvu

On commence par les seins on verra les fesses après

On commence par les seins on verra les fesses après

Car Beaux seins, belles fesses, assez loin de ce qu’auraient pu espérer des lecteurs portés sur la chose, n’est rien de moins qu’un opus de plus de 800 pages du prix Nobel de littérature 2012, le chinois Mo Yan. 800 pages d’une fresque épique, fantastique et cruelle d’une famille chinoise pauvre qui traverse un vingtième siècle agité; une sorte de cousine asiatique de la célèbre fresque sud américaine Cent ans de solitude d’un autre prix Nobel, Gabriel Garcia Marquez.

Beaux seins, belles fesses, mis à part son titre pour le moins alléchant, retrace avec un sens inouï du détail et de l’imagination débridée le parcours chaotique d’une famille entre guerres et domination communiste. Jintong, dernier né d’une famille de 8 filles et né des amours illicites entre sa mère et le pasteur missionnaire suédois du village, enfant-roi tant attendu, développe dès le plus jeune âge une obsession pour les poitrines féminines, ne parvenant à se sevrer du lait de sa mère qu’à l’adolescence. Ses huit soeurs au caractère bien trempé connaîtront chacune des destins épiques et tragiques hors du commun. Meurtres, viols, trahisons, famine, mort omniprésente et passion rythment cette saga inimaginable qui met en exergue les contradictions et spécificités de la culture chinoise.

Une symbolique omniprésente et savamment construite enrobe des faits historiques avérés d’une aura de poésie et de critique dissimulée qui exacerbe l’atmosphère à la fois surréaliste et tristement terre à terre (pour l’espèce humaine) des descriptions de Mo Yan.

couv beaux seins Un roman qui en a, indubitablement, mais qui en a tellement qu’il exige de ses lecteurs une attention soutenue et une certaine forme de lacher prise qui permette d’entrer dans ce monde baroque apparemment très éloigné de notre réalité. On y retrouve pourtant de nombreux traits communs à la nature humaine, quelle que soit sa culture, offrant ainsi à l’oeuvre de Mo Yan une empreinte universelle indéniable.