Sunhi, de Hong Sang-soo

Image

*  *  *   Le film de plage de l’été : sensible, romantique, et un peu lénifiant

Ce petit film coréen (du réalisateur de In another country et Hahaha) a sûrement échappé à beaucoup : peu distribué, peu marketé, sans action, violence, sexe ou effets spéciaux, il n’a en effet rien du blockbuster de l’été. C’est pourtant un film de saison, qui s’étire au rythme d’un vacancier de bord de mer, (très) tranquillement, poétiquement.

La lettre à ne pas prendre au pied de la lettre

La lettre à ne pas prendre au pied de la lettre

Sunhi est une jeune étudiante en cinéma. Ambitieuse mais doutant de son talent, elle demande à l’un de ses anciens professeurs de lui rédiger une lettre de recommandation pour une université à l’étranger. Son retour dans ce milieu dont elle avait disparu l’entraîne à se confronter à trois hommes, amis, qui sans le savoir s’entichent chacun d’elle. Leurs discussions, généralement enivrées, les amènent à parler de la jeune femme et de tourner en rond autour de la même question, tels les dindons de la farce. Mais elle, qu’en pense-t-elle ?

Le quiproquo interminable

Le quiproquo interminable du trio

Sunhi est une fable animée, une satire attendrie et pourtant poignante de la comédie amoureuse et de la quête de soi. Cette fausse légèreté dans le propos et le traitement rappelleront aux amateurs les Contes moraux d’Eric Rohmer. On y est très proche. Ambiguité amoureuse, rivalité et amitié scandent les phrasés de ce film en 3 actes. Doucement et intensément à la fois, comme le ressac mélancolique de cette mer que vous regardez au loin.

Real, de Kyoshi Kurosawa

Image

* * *  La jolie folie douce de Kurosawa

Entre fable, poème, histoire d’amour et thriller de science-fiction, le Real de Kiyoshi Kurosawa s’ancre pourtant plus jamais dans la réalité, en tentant de comprendre ce qu’elle est.

Ah mais je te vois!

Ah mais je te vois!

Le jeune couple formé par Koichi et Atsumi habite un charmant cocon au coeur de Tokyo, dans lequel Atsumi s’adonne à son travail et passion, le dessin de mangas. Jusqu’au jour où elle tente de se suicider et sombre dans un profond coma. Heureusement, la science permet de se connecter au cerveau de la personne inconsciente et de dialoguer avec elle par le biais de la pensée. C’est ainsi que Koichi tente de comprendre et de ramener Atsumi à la vie. Mais le monde de l’inconscient, des peurs et des projections se révèle un domaine bien plus troublant que ce qu’il ne croit.

A travers ce film étrange et délicat sur l’amour, la création et la culpabilité, Kurosawa tisse ensemble tout un univers de références, pourtant éloignées, du cinéma japonais contemporain. La poésie d’un Miyazaki (La Princesse Mononoké, Le château dans le ciel, Le vent se lève, …), la sensibilité exacerbée et pudique d’un Koreeda (Nobody Knows, Tel père Tel fils), ou encore le monde du thriller psychologique que l’on retrouve dans son propre Shokuzaï.

La réalité est peut-être par là-bas?

La réalité est peut-être par là-bas?

L’invention scénaristique qui retourne à un moment donné l’histoire en deux ne possède pas l’impact foudroyant d’une révélation policière, certes, mais est-ce vraiment l’objectif du film, si ce n’est nous questionner encore un peu plus? Le côté plastique, lisse, presque marionnettiste des acteurs, une apparente maladresse qui sert en fait une dimension de conte enchanteresse.

La fin du film, qui s’approche du fantastique jusqu’à l’effleurer, peut également déconcerter un spectateur amené depuis deux heures à suivre les errements sentimentaux et psychologiques du couple. Une fin élastique et un mélange des genres qui participent pourtant pleinement à l’originalité absolue du film. Difficile à accepter, peut-être, mais aurait-il pu sinon exprimer si fortement ce qu’il avait à faire passer?

Ida, de Pawel Pawlikowski

Image

* * * *  S’il y a un film d’auteur (polonais, et en noir et blanc) à voir,

c’est bien celui-là!

7567351.3Pourquoi ? Parce que. Parce que :

  • Il ne dure qu’une heure vingt, pas de fausse excuse de temps.
  • Il n’est pas chiant, il est même extrêmement prenant.
  • L’actrice principale (Ida), qui n’est pas actrice, fascine totalement. Sa binôme, dans un autre genre, également.
  • Le ton est à la fois absurde, dramatique, réaliste, enjoué, drôle et triste à pleurer. Et franchement, ce n’est pas si évident.
  • Les sujets évoqués, la famille, le poids du passé, la Shoah, la religion, l’amour, tout ça, le sont d’une façon absolument et heureusement inhabituelle.
  • C’est fin, sensible et beau, sans effets spéciaux. A la fois sobre et enivré (à la vodka polonaise).
  • Le discours est minutieusement construit, signifiant sans juger, convaincant sans forcer.
  • En bref, ça fait du bien, aux yeux, au cerveau, au reste.
Ida, c'est moi, ma tante, c'est elle.

Ida, c’est moi, ma tante, c’est elle.

Yves Saint-Laurent, de Jalil Lespert

Image

*   Dans les décevantes coulisses d’une mode au rabais

Une mise en scène plus torride, tu meurs!

Une mise en scène plus torride, tu meurs!

Le talent même de Pierre Niney (YSL), dont la performance est écrabouillée par l’emballage du film, et de Guillaume Gallienne (Pierre Bergé), empêtré dans un rôle mal défini, n’ont pu empêcher le craquage des coutures de ce biopic corporate du célèbre couturier.

Le réalisateur, Jalil Lespert, s’est principalement intéressé à la relation entre les deux hommes et la lente descente aux enfers du couturier torturé, avec une immense et incompréhensible ellipse sur ses trente dernières années: un choix dramatique un poil racoleur qui, il fallait s’y attendre, finit par totalement saper le moral et l’énergie du pauvre spectateur. Encore pire, nulle part n’apparaît la raison d’être d’un tel film, à savoir le rôle fondamental qu’a joué le couturier dans l’évolution du prêt-à-porter. Voilà qui n’a pas du intéresser le réalisateur.

Foisonnante, neuve, plutôt aérée, la première demi-heure, qui retrace les débuts du jeune Yves Saint-Laurent, son enfance à Oran, ses premiers pas dans le milieu parisien de la haute-couture puis sa première consécration en tant que collaborateur de Christian Dior, donne pourtant l’espoir par sa fraîcheur de passer un agréable moment de cinéma. Le phrasé de Pierre Niney, qui imite à la perfection l’intonation lente et particulière du couturier, éveille alors l’attention – mais juste le temps de s’y habituer. Soit pendant une vingtaine de minutes.

On aura au moins appris quelques trucs de grand couturier, à défaut d'avoir apprécié

On aura au moins appris quelques trucs de grand couturier, à défaut d’avoir apprécié

Ensuite ? Une succession sédative de scènes de plus en plus sombres, de l’innocence des débuts à la débauche de la fin : on aura compris le message. La deuxième partie de la jeunesse de Saint-Laurent, rythmée par la drogue, l’échangisme, les folles nuits avec ses amis Loulou de la Falaise (Laura Smet) et Karl Lagerfeld, et l’omniprésence attentive, mais apathique, de Pierre Bergé, manque d’une petite chose pourtant essentielle : de l’intérêt. Soit un film de cinéma sans grande sensibilité qui n’a pas su se dépêtrer du film d’entreprise. Quant aux dites égéries de Saint-Laurent, Victoire (Charlotte Le Bon), Betty (Marie de Villepin), Loulou de la Falaise : elles ont la présence et la vivacité de chaises empaillées.

En voulant en faire trop, et désireux d’appuyer là où ça fait mal, Jalil Lespert a fini par complètement étouffer son personnage, pour lequel notre empathie termine proche de zéro. Alors que l’on plaint vaguement le pauvre Pierre Bergé, qui semble ici une victime passive et dépassée, Yves Saint-Laurent lui-même finit par complètement nous horripiler. Voilà qui est tout de même dommage.

Pour aller plus loin: Cinéma et industrie du luxe, les dessous d’une relation perverse

Gravity, de Alfonso Cuarón

Image

**** Si tu me lâches, je tombe ?

même pas peur!

même pas peur!

Le commandant Kowalsky (George Clooney) et la jeune docteur Stone (Sandra Bullock) s’affairent tranquillement à réparer un composant de leur base spatiale, façon bricolage du dimanche. Alors que Kowalsky enchaîne les pirouettes dans le vide en déblatérant sa vie aux opérateurs de Houston, on aperçoit soudain un plan renversé dans lequel apparaît notre planète sous nos pieds, format panoramique : mais qu’est-ce qu’elle fout là, la Terre ? Les phobiques du vide et les claustrophobes en puissance risquent d’apprécier. Quant aux scènes dans lesquelles les cosmonautes se prennent des pluies de débris, dérivent dans l’espace et autres réjouissances, elles vous feront à tout jamais arrêter de fantasmer sur ce métier. Comme le lâche Ryan Stone fort à propos au vu de sa situation (oui, une fille avec un prénom de garçon, un passage douteux du scénario) : « I hate space ».

Gravity, film de survie apocalyptique à l’Armageddon, se démarque nettement de celui-ci pour deux raisons. Un, parce que les effets spéciaux réalisés font rapidement oublier que tout ceci n’est « que » de la pure fiction, et n’a pas été filmé in situ. Deux, parce que les scénaristes se sont permis une petite dose d’humour et d’autodérision qui – malgré quelques très mauvaises répliques moralistes typiquement Américaines et malheureusement inévitables sur la beauté de l’existence et la nécessité de se battre pour survivre -, confèrent au film une personnalité propre et une recherche narrative identifiable.

A cup of coffee?

A cup of coffee?

George Clooney fait parfaitement bien son George Clooney, ironique, séducteur et galant jusque dans le sacrifice, avec une pointe de Nespresso pour corser le tout. Sandra Bullock gagne enfin le droit d’être décatégorisée « brunasse à comédie sentimentale », même si la pauvre écope d’un personnage au passif et au traumatisme personnels scénarisés à la truelle (dans le genre mère blessée, ils y sont allés forts).

Gravity, c’est du spectacle à la Space Mountain agrémenté d’une volonté artistique. Il s’agit donc d’un film qui donne à voir le cinéma pour ce qu’il a de plus spectaculaire, et qui évite le pur divertissement gratuit en se donnant les moyens d’inventer un univers. En l’occurrence, le nôtre.