Party Girl, de Marie Amouchekeli, Claire Burger et Samuel Theis

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*  *   Entre patte documentaire et pâte à bobo

On a beaucoup entendu parler de Party Girl, caméra d’or au festival de Cannes. La difficulté avec ce film est de dissocier l’intention, la méthode, particulièrement originale, et le résultat cinématographique. Et c’est notamment ce décalage entre les deux qui crée la déception. La sincérité du geste est, et c’est inextricable, entamée et par les spectateurs, et par la promotion qui en est faite.

Angélique, marquise des danseuses

Angélique, marquise des danseuses

L’intention, la voilà. Samuel, l’un des trois réalisateurs, a eu l’idée de filmer sa mère Angélique, qui joue donc son propre personnage. Il faut dire qu’Angélique possède les caractéristiques parfaites pour ce rôle : femme-enfant déjantée, danseuse de cabaret en Moselle à la frontière de l’Allemagne, oiseau de nuit sans règles et sans limites, mère de 4 enfants plus ou moins cadrés, à 60 ans, est-elle arrivée à un tournant de sa vie ? Va-t-elle se ranger ? C’est peut-être l’occasion que lui offre Michel, un mineur retraité qui tombe éperdument amoureux d’elle. Le film, inspiré de la docu-fiction, se veut totalement nu et réaliste, dépouillé des artifices qui en accentueraient trop le côté artificiel. La recette fonctionne d’autant mieux que le spectateur sait qu’Angélique et sa vie existent réellement, ses enfants aussi, ainsi que tout son entourage.

le clan Angélique

le clan Angélique

Une fois ce parti-pris bien installé, le film, comme toute oeuvre cinématographique, choisit ses sujets et ses approfondissements. Et là, même si plusieurs passages possèdent une magie certaine, on ne peut se défaire d’un certain malaise. Le résultat paraît, paradoxalement, presque trop fabriqué, virant misérabiliste sous couvert de réalisme, plongée dans la misère sociale de la Moselle comme une émission de Strip-tease, vendant du rêve analytique aux spectateurs csp+. Angélique elle-même, force de la nature, en vient à nous faire douter.

Et paf, voilà la beauté du geste, de l’intention première, gâchée par le vernis qu’apporte le cinéma. Et encore plus, malheureusement, par la distinction qu’en a faite Cannes. On admire toujours Party Girl pour l’oeuvre collective réalisée par ses jeunes réalisateurs, sincères, certainement. Mais l’alchimie, elle, tombe à plat.

PS: Mention spéciale au choix de la musique de la bande-annonce, qui enlève le rythme du film. Chinawoman, Party Girl.

A la recherche de Vivian Maier, de John Maloof et Charlie Siskel

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*  *  * Le film-expo qui permet de briller en société à peu de frais 

A la recherche de Vivian Maier, c’est un peu le pendant photographique du musical Sugar Man. La découverte hasardeuse d’un artiste génial, inconnu et difficile à localiser. Un Où est Charlie ? version New York de la photographie.

La Mary Poppins de la photographie, entre Cruella et une Nounou d'enfer

La Mary Poppins de la photographie, entre Cruella et une Nounou d’enfer

Donc voilà l’histoire, vraie : John Maloof, jeune découvreur new-yorkais, fils et petit-fils de brocanteurs, achète un jour un carton de négatifs dans une modeste salle de marché. Son objectif : trouver des clichés d’époque pour illustrer le livre d’histoire qu’il est en train de réaliser. Il n’aurait pas pu mieux foirer son achat : dans le carton se trouvent des photos stupéfiantes, oeuvres d’une totale inconnue, une certaine Vivian Maier, fanatique de l’obturateur et collectionneuse névrosée de clichés de rue volés. Intrigué, John finit par collecter plus de 150 000 clichés, négatifs, films et enregistrements audio de la prolifique grande bringue aux cheveux courts qui se prend souvent malicieusement en autoportrait. Le voilà qui développe à son tour une obsession : retrouver la trace de l’obsessionnelle, carrément étrange et géniale photographe.

Paraît qu'il y a du Cartier-Bresson, du Diane Arbus et du Helmut Newton dans son oeuvre

Paraît qu’il y a du Cartier-Bresson, du Diane Arbus et du Helmut Newton dans son oeuvre

Entretiens avec ceux qui ont connu Vivian, épopée de la reconstitution et de la numérisation de son oeuvre, voyages dans son passé, rencontre avec le Rolleiflex bi-objectif qu’elle trimballait partout attaché autour du cou, intrusion forcée dans l’intimité d’une femme qui jouait à l’espionne et affectait un accent français, font partie de cette mosaïque de moments qui constituent le film.

Vivian Maier, esprit espiègle dans corps de sergent en chef

Vivian Maier, esprit espiègle dans corps de sergent en chef

Documentaire, enquête, étude artistique, voyage, suspens et cours de photographie accéléré : voilà ce que vous trouverez dans ce film profondément intéressant, au sens noble du terme. Parions que vous aurez l’envie démangeante de taquiner à nouveau votre propre appareil-photo, qui s’empoussiérait doucement au fond de votre placard.

Les chèvres de ma mère, de Sophie Audier

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* *  Dans un monde rural en panne d’inspiration, le bonheur est dans le pré,        et les difficultés, dans les modalités de prêt                

Heidi collection mai 68

Heidi collection mai 68

Plateau de Saint-Maymes, Gorges du verdon. Paysage lunaire distrait par les bêlements des chèvres de Maguy. Citadine conquise par les préceptes de mai 68, Maguy vit depuis 30 ans de son troupeau de chèvres et de ses fromages moulés à la main. Au moment de passer la main, deux épreuves s’imposent à elle : la formation d’une jeune agricultrice désireuse de reprendre l’exploitation, Anne-Sophie, et la cruelle désillusion de la retraite. Sophie, la fille de Maguy, filme les états d’âme et le travail de transmission et de deuil qui s’opère entre cette femme âgée au caractère bien trempé et une jeune femme désemparée devant les pièges des demandes de subventions.

Ne serait-ce que par ce qu’il donne un nouvel éclairage au métier souvent considéré comme désuet d’agriculteur et d’éleveur, ce documentaire tendre et familial vaut le coup d’oeil. Ainsi que s’est écrié un spectateur nostalgique, dans la salle : « Ah ça, on ne se croirait pas en 2014! ».

2013, l’année de la fin du film, c’est le règne de la paperasse administrative et des calculs de rentabilité. Certes, l’administration promet une aide substantielle à Anne-Sophie, mais, cherchez l’erreur, uniquement lorsqu’elle se sera déjà installée. Pas pratique pour lancer les investissements de démarrage.

2013, c’est surtout l’adieu aux armes de Maguy. Son troupeau, sa vie, ne forment qu’une seule et même entité: la séparation est sobre, mais néanmoins déchirante.

La retraite passe aussi bien que la mise à bas : aux forceps

La retraite passe aussi bien que la mise à bas : aux forceps

Dans Les chèvres de ma mère, Sophie, la réalisatrice, s’efface totalement pour donner à sa mère et à son fameux caractère toute la place. Résultat, on ne se sent pas tant témoin d’un devoir de mémoire familial mais bien plutôt  de la peinture d’une vie atypique. Une vie à laquelle l’absence de prosélytisme et d’ambition confère une signification bien plus vaste que le simple déroulement de l’histoire racontée. Comme paraît joliment s’en rendre compte Maguy à l’heure de s’effacer : « je crois que je n’ai jamais vraiment vécu dans la réalité. » Un propos à la fois humaniste et documentaire dont l’apparente légèreté risque cependant, sachez-le, d’en ennuyer certains qui ne possèderaient pas cette sensibilité. Un détachement renforcé par la posture de Sophie Audier. Elle se permet de ne pas aller au fond des choses, naviguant à la surface, comme si ce film était un devoir de vacances, un Polaroïd d’une époque, plutôt qu’un profond travail de compréhension.

The Bling Ring, de Sofia Coppola

seau popcorn                         L’habit fait le moine: welcome to LA 

tu veux ma photo? allez dis oui!!

tu veux ma photo? allez dis oui!!

Qui eût cru que Sofia Coppola herself deviendrait une sorte de sociologue ès microcosme hollywoodien, seule adoubée par le ghetto à lui taper dessus? Shootée au vide de l’existence dorée comme d’autres au misérabilisme humain, la plus intello des réalisatrices made in Hollywood se lance dans un pâle Spring Breakers. Elle aurait mieux fait de laisser le sujet aux dirty hands d‘Harmony Korine.

Inspiré d’un fait divers qui avait un temps défrayé la chronique de la Côte Ouest, The Bling Ring retrace la formation et la chute d’un petit gang de voleurs amateurs constitués d’ado trop gâtés obsédés par les marques et la célébrité. Si l’on comprend bien l’intention de dresser le portrait d’une société plombée par le matérialisme, le film de Sofia Coppola ne décolle jamais de ce qu’annonce son pitch et s’écrase en douceur dans les plate-bandes des villas californiennes. Une bande-son surexcitée et des scènes au ralenti dans des boîtes de nuit branchées ne suffisent pas à convaincre un spectateur pourtant repu de gros plans sur des fesses de lolitas moulées au lycra made in Chanel.

Met du jaune, ça aura l'air plus marrant!

Met du jaune, ça aura l’air plus marrant!

Difficile de comprendre le propos d’une réalisatrice qui paraît sans cesse hésiter entre tendresse et critique, jugement et amusement face à cette jeunesse paumée qu’elle a dû fréquenter au lycée. Construit sur une même construction répétitive, sans jamais vraiment chercher à comprendre le pourquoi du comment, le film perd peu à peu en intensité jusqu’à se réduire à de jolies images remplies de jolies filles qui essayent de jolies robes dans de jolies maisons. Longuet.

Filmographie sélective de Sofia Coppola:

Tu seras sumo, de Jill Coulon

seau popcornseau popcorn   T’es trop gros? C’est bien, reprends donc une brouette de popcorn.

Ceux qui vouent un culte bobo-diétético-calligraphico-philosophique au Japon risquent d’avoir les poils qui se hérissent un chouïa. Car le sumo, chers amateurs de sushis et de tamari, malgré toute la révérence que l’on peut avoir face à une discipline qui se pratique depuis le VIIIème siècle, fait parfois froid dans le dos (déjà mis à mal par une nuit de futon).

J'aurais peut-être dû choisir la danse...

J’aurais peut-être dû choisir la danse…

Jill Coulon a suivi pendant des mois un jeune apprenti sumo, débarqué de son île natale dans un Tokyo étranger dont il ne connaît que le périmètre où les lutteurs vivent tous ensemble. Vivre, ici, c’est manger, dormir, lutter, mais surtout, manger. Takuya a abandonné le judo et ses amis pour vivre le rêve de son père, homme taciturne qui lui a interdit de revenir en cas d’échec. Tu seras sumo, mon fils.

Largué au beau milieu de son écurie (comprendre, son équipe d’entraînement), le jeune poulain (comprendre, le jeune recruté) doit se montrer à la hauteur de l’honneur qui lui est fait. Un honneur qui implique de manger le plus possible pour devenir plus fort, de dormir dans la même pièce qu’une dizaine d’autres lutteurs de corpulence respectable, de laver leurs ceintures péniales, et surtout, de ne rien faire d’autre. Jill Coulon n’effleure qu’à peine la dimension glamour du sumo, les lutteurs étant considérés comme des demi-dieux au Japon, pour se concentrer sur le destin de ce jeune homme dont la solitude et l’apparente passivité face à son gavage continuel confèrent une atmosphère clairement angoissante à ce film. Takuya expérimente brutalement une école de la vie plutôt étouffe-chrétienne. Il y gagne 19 kilos en deux mois et un sacré coup au moral. Va-t-il parvenir à le digérer et à l’assimiler, ou va-t-il devoir tout recracher?

To be sumo or not to be, that is the question

To be sumo or not to be, that is the question

Un sujet alléchant (si l’on peut encore parler de nourriture ici) traité sous un angle original (celui de l’apprentissage d’un jeune japonais qui découvre en même temps que nous l’univers du sumo), mais qui manque à la fois de perspective historique et sociale (pourquoi et comment le sumo occupe-t-il une telle importance dans la culture japonaise, si tant est qu’elle existe encore) et d’un montage qui nourrisse (promis, j’arrête bientôt les métaphores nutritives) le propos. On regrette de ne pas en apprendre davantage sur le rapport des japonais au sumo, ce qui nous aurait aidé à mieux cerner la problématique qui se pose au protagoniste, et de sortir de la salle avec un sujet de conversation supplémentaire à glisser l’air de rien lors d’un dîner mondain.

Résultat des courses, le spectateur reste sur sa faim, le menu annoncé manquant légèrement de piquant. Bon appétit.