Mange tes morts – tu ne diras point, de Jean-Charles Hue

Image

*   *   *   Bon appétit chez les gitans

Après La BM du Seigneur, Jean-Charles Hue continue sa quête de découverte dans le monde des gitans français. Le voilà en immersion dans l’intimité de familles qui jouent leur propre rôle. Aucun d’eux n’est acteur professionnel, et c’est peut-être ce qui confère au film sa grande sincérité. Et brutalité. Leurs échanges mêmes sont sous-titrés. Bienvenue dans le genre nouveau du western gitan.

à la chasse au lapin

à la chasse au lapin

Parce que la communauté gitane ne fonctionne pas sur les mêmes règles que celles que la plupart des spectateurs connaissent. Le réalisateur nous dévoile un monde plus sauvage, plus dur, moins confortable, et beaucoup moins normé que le nôtre. Où tout peut déraper au moindre moment. Ce qui est bien, ou mal, reste encore à définir. Cet aspect documentaire, sans en avoir l’air, et sans jouer sur un facile décalage misérabiliste qui aurait complètement plombé la justesse du film, est ce qui nous entraîne le mieux à la suite du réalisateur. Il s’agit d’une fiction mise en scène dans un décor qui n’en est pas un, puisqu’il s’agit de filmer la réalité.

solitude dans la communauté

solitude dans la communauté

Voilà la situation. Non loin de Creil, dans l’Oise, des familles gitanes vivent au milieu d’un terrain vague. L’une des familles, celles des frères Jason et Mickaël, attend le retour de leur frère aîné Fred qui a pris 15 ans de prison pour avoir fauché un homme en voiture. Dès son arrivée, les liens familiaux se resserrent, dans un mélange de tension, de tendresse, d’explosion de violence et de solidarité. Un climat étrange, âpre, sensible, brutal, qui va entraîner les 3 frères et leur cousin Moïse l’évangéliste dans une épopée de gangster dramatique dans le monde des gadjos, avec pour but le vol d’un camion chargé de cuivre.

L’ensemble se tient dans une avalanche de hurlements, de runs au frein à main et de barbecues en famille, entre crise de nerfs, crise de larmes et crise de rire. Un monde, une ambiance, un film loin d’être reposant, mais qui ne convaincra pas forcément. L’image elle-même, souvent superbe, nous laisse pourtant avec un sentiment de malaise. Le débordement qui se joue à l’écran, sans perdre de sa beauté brute, paradoxalement, perd peu à peu un spectateur qui ne sait plus vraiment comment se positionner. Mais la complexité de ce film tient également dans le rapport très personnel, subjectif, qu’il noue avec chacun. Je vous laisse donc en juger.

L’institutrice, de Nadav Lapid

Image

*  *  *  Il y a un truc qui déconne dans la société israélienne. En beauté, et en poésie. 

C’est l’un des personnages qui le dit : « Il faut être pauvre ou con pour vouloir être dans l’armée aujourd’hui. » Et pourtant… La société israélienne semble toute en contradictions, entre chants d’identité nationale récités dès la maternelle et amateurs de poésie dissidents qui rejettent en bloc le gouvernement. Le film s’ouvre sur une émission de télévision dans laquelle un chroniqueur blague sur une photo de Hitler en short. Entre passé, héritage et volonté d’avancer, les poètes, les rêveurs, ont apparemment du mal du mal à se positionner.

Mystique observation du maître sur terrain de jeu pour maternelles

Mystique observation du maître sur terrain de jeu pour maternelles

Ce gouffre entre un monde fantasmé et la réalité, qui « déteste les poètes », provoque une tension d’une violence à peine retenue, que la réalisatrice Nadav Lapid retranscrit avec brio dans la narration de cet évènement pourtant anecdotique. Une institutrice au regard hypnotique, presque fanatique, Nira (Sarit Larry), subjuguée par les dons de poète d’un de ses élèves de 5 ans, Yoav, se laisse entraîner dans une dévotion de plus en plus borderline à son talent. Elle finit, pour la beauté de cet art, par enfreindre les règles les plus élémentaires de toute société. Et à tomber, consciemment, dans une sorte de vertige désabusé, retenue, à peine, par l’innocence de l’enfance.

Je parle d'amour, mais je ne sais pas ce que c'est

Je parle d’amour, mais je ne sais pas ce que c’est

L’implosion discrète et étrangement calme de ces co-habitants aux origines, physiques et opinions extrêmement différents provoque, malgré la lenteur intime voulue de la réalisation, une sorte d’explosion des sentiments. Tout doucement. Alors oui, L’institutrice est un film qui prend son temps, contemplatif parfois, mais dont l’apparente placidité est sans cesse démentie par l’intensité de ce qu’il raconte. Beaucoup de choses passent par le regard de l’un ou de l’autre des protagonistes, qui vous fixent de l’autre côté de l’écran. Le petit Yoav lui-même, enfant prodige à l’imagination de vieux sage, sorte de funambule désorienté, à la fois très jeune et très âgé, vous tient attentif jusqu’au bout du film. Vous devenez, que vous le vouliez ou non, témoin complice d’un drame poétique.

Sils Maria, de Olivier Assayas

Image

*  *   Le mélancolique envers du décor du métier d’actrice

Sils Maria, c’est le nom d’un village des montagnes suisses où se déroule une bonne partie du film et dans lequel a été puisée une large inspiration de l’intrigue. Voilà pour l’explication du titre de ce film qui en déroute plus d’un. Un Somewhere à la française, glauque et glamour.

Clouds-of-Sils-MariaAlors quoi, qu’est-ce qu’il se passe à Sils Maria ? A vrai dire, pas grand chose de visible. Nous sommes ici dans le monde de l’intime. La grande actrice Maria Enders (Juliette Binoche), se recueille dans le chalet de son ancien mentor, un metteur en scène et dramaturge récemment décédé. Elle y travaille avec sa jeune assistance Valentine (Kristen Stewart) le texte d’une pièce qu’elle a accepté de rejouer malgré ses réticences premières. Cette pièce, c’est la première, celle qui autrefois l’a lancée. Le problème, c’est qu’elle est censée aujourd’hui reprendre le rôle de la femme mûre et détruite, alors qu’à 18 ans elle jouait celui de la jeune femme conquérante et sûre d’elle-même. Et le parallèle avec sa propre vie perturbe bien plus profondément l’actrice qu’elle ne le voudrait…

Pilatus-18Alors oui, les actrices de ce film, spécialement Juliette Binoche et Kristen Stewart, sont exceptionnelles de maîtrise et d’intensité, dans les pas de danse de cet étrange couple mélancolique qu’elles forment. Le scénario s’applaudit des deux mains. Les paysages et l’atmosphère créée sont également tout à la fois sublimes et inquiétants, pesants, même. Mais cette longue introspection et réflexion sur le temps qui passe, lentement, se prend les pieds dans le tapis. La première heure du film touche en plein coeur, car on y découvre ce monde ambigu, fantasmé par Olivier Assayas, on y admire le jeu des acteurs, l’originalité de l’intrigue, les dessous du monde de la représentation. Et la deuxième heure alors ? Pareil. Rien. Et on finit par s’ennuyer dans cette pensée très intellectualisée. Le suspens établi ne mène plus à rien, les mêmes questions se reposent, la dramaturgie se replie sur elle-même. Le temps passe. Rideau.

Dragons 2, de Dean DeBlois

Image

*  *  *  Paye ton coup de flamme dans la figure 

C’est l’été, on va voir des dessins animés !

Pardon, des films d’animation.

Kikou, le beau gosse de l'histoire, c'est moi !

Kikou, le beau gosse de l’histoire, c’est moi !

Il ne vous aura pas échappé que le  » 2  » fait référence à un premier volet que je n’ai malheureusement pas vu. Mais soyez rassurés, cela ne vous empêche en rien de comprendre et d’apprécier le film (et ce sera pareil pour le suivant). Parce que bon, tout de même, c’est marqué « à partir de 6 ans ».

Et donc cette nouvelle saga animée est adaptée d’un roman à succès intitulé « how to train your dragon », et réalisée par un réalisateur canadien au nom assez stylé, Dean DeBlois, pour le compte de DreamWorks qui frappe fort une fois encore.

Ca, c'est mon papa

Ca, c’est mon papa

Vous l’aurez deviné, il y a du dragon volant là-dedans. Pleins, même. De toutes les couleurs et de toutes les formes. Beurk (oui, quand même) est un village de gentils vikings accroché sur des falaises qui surplombent l’océan. Autrefois en guerre, les hommes et les dragons vivent aujourd’hui en bonne entente grâce aux exploits du jeune Harold, 20 ans, fils du chef Stoïque. Le héros, donc. Harold est accompagné de la douce et impertinente Astrid dans ses explorations, qui cette fois-ci vont prendre un tour plus dramatique et spectaculaire que prévu face à un abominable méchant qui ressemble à s’y méprendre au pauvre Gérard Darmon. Voilà le topo.

la récré, c'est toute la journée à Beurk

la récré, c’est toute la journée à Beurk

Niveau animation, rien à dire, les vols planés et autres pirouettes à dos de dragon ficheraient le vertige aux amateurs de Gravity. Le scénario, lui, colle sagement aux codes du genre, le déroulé de l’histoire n’a absolument rien de renversant, mais c’est le mélange formé par l’image et le rythme qui fait monter la mayonnaise. L’humour, omniprésent, passe bien plutôt par les gags visuels que par les dialogues, parfois essoufflés. Quant à ce peuple d’amputés (faute aux ex-méchants dragons) rigolards aux moustaches expansives, il fallait

Gérard Darmon prend cher

Gérard Darmon prend cher

oser. Et c’est tant mieux. Dragons 2 vous plonge droit dans un monde attachant et émouvant (vous allez y aller de votre petite larme, autant vous prévenir) qui vous permet de vivre par procuration votre fantasme de chevaucher un dragon et de lui chatouiller le ventre en l’appelant « bout de chou » ou « dur à cuire ».

C’est que ça peut être mignon, un dragon.

Le Conte de la princesse Kaguya, de Isaho Takahata

Image

*  *  *  *  Difficile de faire les difficiles : c’est beau, et c’est bien comme ça

Les amateurs du studio Ghibli, plus connu pour les oeuvres du maître Miyazaki, peuvent dès à présent se délecter d’une réalisation-phare de son co-fondateur, Isao Takahata.

naissance d'une princesse

naissance d’une princesse

Moins déjanté que des scénarios comme Le Voyage de Chihiro ou Le château dans le ciel, largement aussi poétique, grave, et tourné vers la nature que La Princesse Mononoké, Le Conte de la princesse Kaguya (qui signifie « princesse lumineuse ») s’appuie sur des dessins pastels épurés à la puissance évocatrice gigantesque, qui rappellent les anciennes estampes japonaises. Et pour cause. Ce film d’animation est tiré d’un conte populaire du Xe siècle, Le coupeur de bambouconsidéré comme le texte narratif japonais le plus ancien. La barre était haute.

une des plus belles fuites de l'histoire du cinéma

une des plus belles fuites de l’histoire du cinéma

Le film retrace donc avec détails le mode de vie et les coutumes d’un peuple japonais ancestral. Moins farfelu, également, que certaines productions du studio, Le Conte de la princesse Kaguya prend le temps de ralentir quand il le faut, son rythme s’adaptant à l’humeur de la princesse, tour à tour joyeuse, amoureuse, blessée. Le spectateur est ainsi invité lui aussi à prendre le temps de regarder et de ressentir, une demande facilitée par la beauté et la grâce assez époustouflantes des illustrations. La tonalité de l’histoire, à la suite de ce rythme changeant, oscille entre tendresse, humour et mélancolie. Le Conte, de fait, peut paraître à certains moins accessible que d’autres réalisations du même genre, reléguant presque les oeuvres de Miyazaki à des productions de blockbuster.

Un dur métier que celui de princesse au Japon du Xe siècle

Un dur métier que celui de princesse au Japon du Xe siècle

Mais qui est-elle ? La princesse Kaguya, baptisée ainsi lorsqu’elle devient femme, est trouvée un jour enfant dans une pousse de bambou par un vieux couple des collines verdoyantes du Japon. Ils décident de choyer ce cadeau du ciel, qui grandit librement en osmose avec la nature environnante. Mais lorsqu’elle mûrit, son père adoptif décide qu’il est temps pour elle de faire face à son destin de princesse envoyée du ciel. La famille quitte les collines pour le faste et les obligations de la vie sociale à la capitale. Une prison dorée pour la princesse Kaguya, qui ne supportera pas longtemps l’éloignement de sa vie d’antan.

Voilà pour le décor. Les messages véhiculés par ce conte vieux de plus de mille ans résonnent pourtant familièrement : respect de la nature et préceptes écologiques, quête du bonheur, travers humains… Difficile de rester insensible au charme tragique de cette ode crayonnée avec génie à l’amour et à la nature.