Ida, de Pawel Pawlikowski

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* * * *  S’il y a un film d’auteur (polonais, et en noir et blanc) à voir,

c’est bien celui-là!

7567351.3Pourquoi ? Parce que. Parce que :

  • Il ne dure qu’une heure vingt, pas de fausse excuse de temps.
  • Il n’est pas chiant, il est même extrêmement prenant.
  • L’actrice principale (Ida), qui n’est pas actrice, fascine totalement. Sa binôme, dans un autre genre, également.
  • Le ton est à la fois absurde, dramatique, réaliste, enjoué, drôle et triste à pleurer. Et franchement, ce n’est pas si évident.
  • Les sujets évoqués, la famille, le poids du passé, la Shoah, la religion, l’amour, tout ça, le sont d’une façon absolument et heureusement inhabituelle.
  • C’est fin, sensible et beau, sans effets spéciaux. A la fois sobre et enivré (à la vodka polonaise).
  • Le discours est minutieusement construit, signifiant sans juger, convaincant sans forcer.
  • En bref, ça fait du bien, aux yeux, au cerveau, au reste.
Ida, c'est moi, ma tante, c'est elle.

Ida, c’est moi, ma tante, c’est elle.

Tel père, tel fils, de Hirokazu Kore-eda

* * * * La vie est un long fleuve tranquille à la japonaise, ou pas.

cherchez l'erreur

cherchez l’erreur

Certes, le pitch s’en approche : un couple japonais aisé découvre que leur fils unique de 6 ans, Keita, a été échangé à la naissance avec celui d’une autre famille, nombreuse et plus modeste. Leur fils n’est pas leur fils, quoi. Enfin, le fils du père n’est pas son fils, parce que pour la mère, l’amour reste le même. Bref, le père, brillant architecte obnubilé par la réussite, comprend tout à coup pourquoi son fils n’était pas aussi intelligent que lui. On ne trompe pas les liens du sang.

On arrêtera la comparaison là. Tout d’abord parce que le réalisateur, Hirokazu Kore-eda, s’attache tout particulièrement à dépeindre l’air de rien la tempête d’abord invisible qui se déclenche dans le crâne de chacun des protagonistes, feutrée, presque silencieuse, puis de plus en plus présente, jusqu’à devenir indispensable. Il fait avancer ses personnages tout doucement, sans qu’eux-mêmes ne s’en rendent compte, leur faisant emprunter toutes les palettes de la sensibilité humaine en de telles circonstances et dans un tel environnement. Et son humour discret n’est qu’un outil de plus pour densifier le film, et non pas son principal ressort, comme l’avait fait l’excellente comédie d’Etienne Chatiliez.

Petite rigolade en famille

Petite rigolade en famille

Emotion, sensibilité, mais jamais de pathos. Sur la réserve, comme peut l’être la culture japonaise, les familles s’apprivoisent peu à peu, laissant par moments éclater des petites bulles d’émotion trop fortes pour être contenues. Les enfants, fatalement ballotés par les événements, finissent d’ailleurs, dans la vérité de leur âge, par montrer la voie à leurs propres parents. Même si paradoxalement, ils ne sont que les personnages secondaires d’un film qui les concerne pourtant absolument. Dans son précédent film Nobody knows, le réalisateur donnait à l’inverse toute la place à des enfants survivant dans un monde déserté par les adultes. Tel père, tel fils, tel un jeu de miroir, répond une fois de plus à cette interrogation du cinéaste sur les relations délicates qui se nouent entre enfants et parents.

prix du Jury au Festival de Cannes 2013

prix du Jury au Festival de Cannes 2013

Il s’agit également d’un film qui, se gardant bien de juger, n’apporte jamais cette réponse que le spectateur attend et espère, se demandant si lui-même aurait pu répondre à un dilemme qui s’apparente presque à « tu préfères avoir avec des bras en mousse ou des jambes en carton ? ». Il y a peut-être là un réflexe honteux, mais l’on attend presque jusqu’au bout du film qu’il dérape, que le drame se produise, que l’énervement se mue en fureur, mais que nenni : malgré notre impatience toute occidentalisée, Kore-Eda garde un flegme magnifique qui nous cloue à notre fauteuil.

Suzanne, de Katell Quillévéré

Mater les mecs qui passent, un hobby familial

Mater les mecs qui passent, un hobby familial

***     Suzanne, Maria et leur petit papa

Suzanne est un très bon film, et pas seulement parce qu’il compte François Damiens à son casting! Les trois personnages principaux, un père (François Damiens) et ses deux filles Suzanne (Sara Forestier) et Maria (superbe Adèle Haenel), forment un trio d’exception, interprété par des acteurs percutants de densité et de justesse. On regrette d’ailleurs que son titre ne leur fasse pas tout à fait suffisamment hommage.

Le duo féminin formé par les deux sœurs frappe particulièrement les esprits : une alchimie résultant certainement du subtil mélange entre talent, présence et émotion, tout cela ficelé dans un scénario sensible bien que parfois trop présent. Ses ellipses chronologiques lui permettent ainsi de bien choisir ses sujets, sans pathos surfait, mais pas toujours d’échapper à la linéarité, sorte de gimmick scénaristique. Si certains ressorts dramatiques paraissent ainsi parfois comme tombés du chapeau, la qualité de l’ensemble permet au film de soutenir ses 1h34 sans faillir, nous entraînant dans la spirale affective de cette famille à la fois totalement soudée et brusquement atomisée.

La grosse classe camionneuse de François Damiens

La grosse classe camionneuse de François Damiens

François Damiens, routier de son état, élève seul ses deux filles depuis la mort précoce de sa femme. Les deux enfants grandissent, inséparables et différentes. Impulsive, incontrôlable, Suzanne devient mère-fille à dix-sept ans, agrandissant la communauté familiale de son fils Charlie. Et c’est de la même façon animale, comme instinctive, à la fois égoïste et entière, qu’elle décide quelques années plus tard de suivre en cavale son petit ami (Paul Hamy), abandonnant sœur, père et enfant. Sa personnalité filante, violente et attachante, trouve un soutien sans faille dans l’amour que lui porte sa sœur Maria, une inconditionnalité qui l’exonère de ses fautes jusqu’à ce que l’irréparable ne lui permette plus la fuite. Il aura fallu le drame le plus terrible pour parvenir à stopper la folie douce de Suzanne…

La réalisatrice signe ici un drame familial intimiste et sensible, et en jouant avec délicatesse avec nos émotions, emporte l’adhésion attendrie d’un public tout prêt à se laisser charmer. A voir notamment pour la performance de Sara Forestier et d’Adèle Haenel, solaire.

Ilo Ilo, de Anthony Chen

***     Singapour mon amour : pétage de plombs familial 

Ilo IloQue tous ceux qui rêvent de Singapour comme d’un nouvel Eldorado asiatique, pavé de salaires mirobolants et de carafes de mojitos les pieds bien au chaud dans leurs tongs, se détrompent. A travers ce petit conte familial et social apparemment sans prétention, Anthony Chen, Caméra d’Or au Festival de Cannes 2013, touche du doigt avec poésie un grand nombre des blocages qui gangrènent la société singapourienne et le monde occidentalisé dans son ensemble.

Les parents de Jiale, dépassés par leurs propres ennuis et la turbulence de leur fils, décident d’engager une bonne à tout faire, la Philippine Teresa. Catapultée dans un microcosme familial composé d’une mère enceinte et aigrie jusqu’aux dents, et d’un père mollasson en slip et savates, Teresa, dite Terry, apprend à ses dépens les revers d’une société qui a oublié les valeurs de partage et d’humanité pour se focaliser sur celles de la réussite sociale. La gentille esclave et le diablotin hyper actif vont finir par faire bloc contre l’aveuglement des « adultes », qui sombrent pour l’une dans les bras d’un gourou, pour l’autre dans le tabagisme et la lâcheté suintante (en slip, toujours).

La grande force de ce film, tout simplement, est de faire passer des messages et des émotions fortes sans en avoir l’air, d’en dire bien plus qu’il n’y paraît, doucement. Et malgré une première partie un peu poussive qui fait craindre le pire au spectateur coincé au milieu d’une rangée bondée, Ilo Ilo finit par charmer en dénonçant sans juger, et en filmant sans mater.

Ilo Ilo

kikoo!!!

N’oublions pas pour finir de remercier Ilo Ilo pour nous avoir rappelé le bon souvenir du Tamagotchi et de ses poussins électroniques, remplacés depuis par les lol cats et autres animaleries électroniques. Kui kui.

Perfect Mothers, de Anne Fontaine

seau popcornseau popcornseau popcorn        Ce qui se cache vraiment derrière les pages de Côté Sud

La perfection est toute relative

La perfection est toute relative

Blond is the new hype. Australia is the new Deauville. And MILF* is l’acronyme du jour. Pour un critique de cinéma, hésiter entre noter un film 1 ou 3 (sur 4) représente une aberration qui risque de le conduire tout droit en thérapie. Comme si je représentais à moi seule les débats internes qui peuvent agiter une rédaction. Il fallait trancher, et vite. 3. C’était parti.

Préambule. Il a été dit et redit que Perfect Mothers était adapté d’une nouvelle de Doris Lessing, prix Nobel de littérature. Le préciser aussi simplement laisse à penser que tout spectateur se doit de connaître l’auteure. « Ah oui, bien sûr, Doris Lessing ». Si cela peut aider à décomplexer certains d’entres-vous, je, soit-disant grande lectrice, n’en ai jamais lu une ligne. Voilà qui est dit.

Il y a de l'oenobiol dans l'air...

Il y a de l’oenobiol dans l’air…

Quelque part dans un coin paradisiaque d’Australie, un lieu où même travailler paraît chic, tendance et reposant, deux femmes, Lil (magnifique Naomi Watts) et Roz (Robin Wright, Sean Penn doit s’en mordre les doigts), belles blondes aux yeux bleus (les fameux 3 B), grandissent et mûrissent côte à côte sous un soleil flatteur. Chacune possède sa maison d’architecte aux doux tons taupe et olive surplombant une baie à couper le souffle, bordée d’une immense plage déserte qu’elles sont apparemment les seules, avec leurs fistons chéris, à fréquenter. Chacune a élevé un fils, le brun pour Roz et le blond pour Lil, superbes surfeurs aux muscles saillants (les non moins fameux 3 S). Ces quatre là vivent dans un quasi huit-clos dont sont inconsciemment éjectés tout individu extérieur, mari, collègue, famille, amenant certains à penser que les deux meilleures amies forment en réalité un couple. Une homosexualité inexistente dans les faits et dans l’intention mais dont l’absence n’explique pas une relation portée aux limites de l’étouffement. C’est dans ce décor ultra chiadé que les deux amies vont jusqu’à aller « s’offrir » leurs fils respectifs, apparent antidote à la vieillesse et à une solitude qui n’ira qu’en se renforçant, empêchant de fait la croissance des deux jeunes garçons en-dehors du gynécée.

Il est certain que la beauté omniprésente tant des corps (regarder Naomi Watts et Robin Wright en maillot de bain donne presque envie d’avoir 20 ans de plus) que des objets ou de la nature environnante peut agacer le spectateur. Mais cette harmonie extérieure, totalement fantasmée, permet également à Anne Fontaine** de situer son film dans le registre du conte, de la parenthèse, sans quoi il serait complètement passé à côté de son potentiel. Une charmante parenthèse, dont on regrette toutefois quelques longueurs qui, en détournant l’attention du spectateur du film, risquent d’abîmer le fragile fil de la narration.

Car Perfect Mothers, sans s’embarrasser de morale inutile, s’apparente bien plutôt à une peinture poétique, illuminée par ses deux personnages principaux, qu’à une fiction aspirant à la crédibilité. Il s’agit ici de s’autoriser un voyage et une immersion sensible sans emporter avec soi un jugement social qui, en enlevant toute part de légèreté à cette anecdote humaine, n’y verrait en effet plus rien qu’un exercice de style esthétisant destiné aux décoratrices d’intérieur. Si la frontière entre l’un et l’autre demeure fragile, il appartient au spectateur de choisir son camp. Il semble que Perfect Mothers soit un film qui, s’il ne trouve pas suffisamment de résonance chez son spectateur, tombe complètement à plat. Un exercice périlleux pour lequel le popcorn hargneux a finalement réussi à faire son propre choix.

* MILF: Mother I’d Like to Fuck

** Filmographie sélective de Anne Fontaine:

  • Comment j’ai tué mon père (2001)
  • La fille de Monaco (2008)
  • Coco avant Chanel (2009)
  • Mon pire cauchemar (2011)