Winter Sleep, de Nuri Bilge Ceylan

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*  *  *  *   Le charme discret des troglodytes turcs

On aime parfois pouvoir dire qu’une palme d’or est « bof », parce que ça fait du bien de contredire l’élite du jury de Cannes. Malheureusement, celle-ci est largement plus belle que bof.

La guerre d'usure a commencé

La guerre d’usure a commencé

Certes, le film est très long. 3h16. Il est également lent. Mais d’une lenteur qui palpite, loin de la rigidité cadavérique de certaines réalisations contemplatives qui oublient en cours de route le pourquoi de leur propre existence. Il s’agit d’une sorte de huit-clos, également, dans lequel les membres d’une famille turc aisée, installée dans une demeure troglodyte ancestrale, évoluent et interagissent par des discussions, des gestes et des regards derrière lesquels couve sans répit une agitation volcanique. Et puis l’écrin qui enveloppe le tout est beau, sublime même par instants, la violente solitude des paysages d’Anatolie répondant à celle des habitants qui les peuplent. On n’est guère surpris non plus que le réalisateur se soit inspiré de nouvelles de l’écrivain russe Tchekhov. L’intensité des non-dits et des relations y est tout aussi peu gelée par le blizzard extérieur que  le contenu de ses écrits. Ce « Sommeil d’Hiver » n’a rien de léthargique…

1196216_Winter-SleepEn clair, il s’agit là d’un film qui réussit l’exploit d’être tout aussi littéraire que photographique, purement cinématographique. Mais s’accorder avec son rythme singulier demande, tout comme le font les personnages dépeints à l’écran, un effort d’adaptation. Ceci étant fait, je vous laisse vous faire lancer dans le voyage.

Boyhood, de Richard Linklater

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*  *  *  La famille Ricoré américaine va avoir du mal à s’en remettre.

Toujours penser à étudier ses parents à la loupe

Toujours penser à étudier ses parents à la loupe

Avec Boyhood, le réalisateur Richard Linklater, grand spécialiste des discussions existentielles de couple et de famille sous prozac (Before Sunrise, Before sunset, Before Midnight), dépasse ses habituels sujets de prédilection par un concept : filmer pendant 12 ans les mêmes acteurs, jouant les membres d’une famille divorcée-multi-recomposée du Texas. Soit deux enfants, Mason et Samantha, une mère célibataire débordée, Patricia Arquette, et un père absent-fantasque-artiste avec une super caisse, l’attachant Ethan Hawke. L’idée, avouons-le, a de l’envergure.

les joies capillaires de l'adolescence

les joies capillaires de l’adolescence

On ne sait pas comment Richard Linklater s’y est pris pour ficeler tout ça, si c’est le scénario qui a pris le pas sur le vécu, ou vice-versa, si les acteurs avaient beaucoup changé, s’ils étaient toujours prêts à jouer le jeu tout au long de ces années, mais le résultat y est : l’ensemble possède ce petit air intime de famille qui rend familière chacune des époques filmées, grâce à des private jokes et des traits de caractère que l’on s’approprie très vite. En bref, nous voilà dans l’intimité d’une famille texane de classe moyenne. Etrange expérience, pour un spectateur français.

papa est parti pêcher en Alaska

papa est parti pêcher en Alaska

Etrange, mais attendrissante, émouvante, drôle, oui. On tremble pour les enfants, rit avec les parents, le temps passe sans s’en apercevoir. Pourtant… L’enfance, c’est beau, mais c’est long, surtout vers la fin. La magie de l’enfance et le rythme espiègle des premières années finit par s’étaler dans un bon gros mélange qui s’épanche on ne sait pas bien pourquoi sur les tracas existentiels du jeune adolescent Mason, alors âgé de 15 à 18 ans. Sa soeur Samantha disparaît à peu près du radar. Le film se termine alors par une sorte de court-métrage digne d’un teen movie californien, et c’est fort dommage, car il coupe le lien créé précédemment avec le spectateur. Le scénario – soudain trop écrit - finit par reprendre le dessus sur une alchimie qui embellissait tout, y compris le beau-père alcolo ou les coupes de cheveux ratées. Les ficelles apparaissent soudain derrière les marionnettes. De Boyhood donc, on ressort attendri, certes, mais le charme, lui, est discrètement rompu.

Sunhi, de Hong Sang-soo

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*  *  *   Le film de plage de l’été : sensible, romantique, et un peu lénifiant

Ce petit film coréen (du réalisateur de In another country et Hahaha) a sûrement échappé à beaucoup : peu distribué, peu marketé, sans action, violence, sexe ou effets spéciaux, il n’a en effet rien du blockbuster de l’été. C’est pourtant un film de saison, qui s’étire au rythme d’un vacancier de bord de mer, (très) tranquillement, poétiquement.

La lettre à ne pas prendre au pied de la lettre

La lettre à ne pas prendre au pied de la lettre

Sunhi est une jeune étudiante en cinéma. Ambitieuse mais doutant de son talent, elle demande à l’un de ses anciens professeurs de lui rédiger une lettre de recommandation pour une université à l’étranger. Son retour dans ce milieu dont elle avait disparu l’entraîne à se confronter à trois hommes, amis, qui sans le savoir s’entichent chacun d’elle. Leurs discussions, généralement enivrées, les amènent à parler de la jeune femme et de tourner en rond autour de la même question, tels les dindons de la farce. Mais elle, qu’en pense-t-elle ?

Le quiproquo interminable

Le quiproquo interminable du trio

Sunhi est une fable animée, une satire attendrie et pourtant poignante de la comédie amoureuse et de la quête de soi. Cette fausse légèreté dans le propos et le traitement rappelleront aux amateurs les Contes moraux d’Eric Rohmer. On y est très proche. Ambiguité amoureuse, rivalité et amitié scandent les phrasés de ce film en 3 actes. Doucement et intensément à la fois, comme le ressac mélancolique de cette mer que vous regardez au loin.

A la recherche de Vivian Maier, de John Maloof et Charlie Siskel

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*  *  * Le film-expo qui permet de briller en société à peu de frais 

A la recherche de Vivian Maier, c’est un peu le pendant photographique du musical Sugar Man. La découverte hasardeuse d’un artiste génial, inconnu et difficile à localiser. Un Où est Charlie ? version New York de la photographie.

La Mary Poppins de la photographie, entre Cruella et une Nounou d'enfer

La Mary Poppins de la photographie, entre Cruella et une Nounou d’enfer

Donc voilà l’histoire, vraie : John Maloof, jeune découvreur new-yorkais, fils et petit-fils de brocanteurs, achète un jour un carton de négatifs dans une modeste salle de marché. Son objectif : trouver des clichés d’époque pour illustrer le livre d’histoire qu’il est en train de réaliser. Il n’aurait pas pu mieux foirer son achat : dans le carton se trouvent des photos stupéfiantes, oeuvres d’une totale inconnue, une certaine Vivian Maier, fanatique de l’obturateur et collectionneuse névrosée de clichés de rue volés. Intrigué, John finit par collecter plus de 150 000 clichés, négatifs, films et enregistrements audio de la prolifique grande bringue aux cheveux courts qui se prend souvent malicieusement en autoportrait. Le voilà qui développe à son tour une obsession : retrouver la trace de l’obsessionnelle, carrément étrange et géniale photographe.

Paraît qu'il y a du Cartier-Bresson, du Diane Arbus et du Helmut Newton dans son oeuvre

Paraît qu’il y a du Cartier-Bresson, du Diane Arbus et du Helmut Newton dans son oeuvre

Entretiens avec ceux qui ont connu Vivian, épopée de la reconstitution et de la numérisation de son oeuvre, voyages dans son passé, rencontre avec le Rolleiflex bi-objectif qu’elle trimballait partout attaché autour du cou, intrusion forcée dans l’intimité d’une femme qui jouait à l’espionne et affectait un accent français, font partie de cette mosaïque de moments qui constituent le film.

Vivian Maier, esprit espiègle dans corps de sergent en chef

Vivian Maier, esprit espiègle dans corps de sergent en chef

Documentaire, enquête, étude artistique, voyage, suspens et cours de photographie accéléré : voilà ce que vous trouverez dans ce film profondément intéressant, au sens noble du terme. Parions que vous aurez l’envie démangeante de taquiner à nouveau votre propre appareil-photo, qui s’empoussiérait doucement au fond de votre placard.

Under the skin, de Jonathan Glazer

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*  *  L’Expérimentation SF bruineuse du mois

Scarlett téléphone maison ?

Scarlett téléphone maison ?

On se demande ce qui a poussé la tête d’affiche Scarlett Johansson à accepter ce rôle mutique, hypnotique et totalement extra-terrestre dans un film qui ne l’est pas moins. Le goût du risque peut-être, ou l’attrait animal pour un scénario radical qui ose franchement aller là où on n’a guère l’occasion de se balader.

L’histoire se déroule comme en apnée, dans une Ecosse transie de froid et d’humidité, pleine de solitudes misérables d’hommes qui viennent s’engluer avec une convoitise charnelle non dissimulée dans la toile vénéneuse de l’étrange Scarlett. Derrière les essuies-glaces frénétiques de sa camionnette, la belle en fourrure sillonne le pays en quête de proies. De proies, oui, mais pour en faire quoi ? On ne dévoilera rien, si tant est qu’on a réussi à le deviner. Under the skin s’amuse à nous laisser en suspens, pleins de doutes et de suppositions. Mais c’est qui, elle ? Elle vit de quoi, comment ? Et pourquoi un mystérieux motard nettoie tout derrière elle ? M’enfin ?? Le problème, c’est que personne ne parle beaucoup. Pour les explications de texte, vous vous débrouillerez.

La bonne vieille douche écossaise

La bonne vieille douche écossaise

Ce mutisme ambiant s’accompagne de deux éléments fondamentaux du film : sa bande-son et ses paysages. Ne retenez que le premier plan, et vous comprendrez. Les formes et les déplacements des personnages donnent parfois l’impression étrange de se retrouver devant une vidéo expérimentale d’art contemporain entrecoupée de Scarlett presque nue, puis nue, sans voyeurisme mais avec une bonne dose de bizarrerie. Quant à la SF, elle est à la fois partout et nulle part : la dernière partie du film tendrait même à montrer que les êtres les plus extra-terrestres rêvent de leur propre part d’humanité.

je me noie dans tes yeux, baby

je me noie dans tes yeux, baby

Dommage que le film tende à s’engluer lui-même dans une lenteur répétitive un poil trop poussée. Le léger ennui provoqué décolore légèrement l’ambiance froide, glauque et pourtant fortement sexualisée qui caractérise le film. Un film étrange, puissant, esthétique jusqu’à en crever, dont la singularité risque pourtant de ne pas plaire à tout le monde.