Real, de Kyoshi Kurosawa

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* * *  La jolie folie douce de Kurosawa

Entre fable, poème, histoire d’amour et thriller de science-fiction, le Real de Kiyoshi Kurosawa s’ancre pourtant plus jamais dans la réalité, en tentant de comprendre ce qu’elle est.

Ah mais je te vois!

Ah mais je te vois!

Le jeune couple formé par Koichi et Atsumi habite un charmant cocon au coeur de Tokyo, dans lequel Atsumi s’adonne à son travail et passion, le dessin de mangas. Jusqu’au jour où elle tente de se suicider et sombre dans un profond coma. Heureusement, la science permet de se connecter au cerveau de la personne inconsciente et de dialoguer avec elle par le biais de la pensée. C’est ainsi que Koichi tente de comprendre et de ramener Atsumi à la vie. Mais le monde de l’inconscient, des peurs et des projections se révèle un domaine bien plus troublant que ce qu’il ne croit.

A travers ce film étrange et délicat sur l’amour, la création et la culpabilité, Kurosawa tisse ensemble tout un univers de références, pourtant éloignées, du cinéma japonais contemporain. La poésie d’un Miyazaki (La Princesse Mononoké, Le château dans le ciel, Le vent se lève, …), la sensibilité exacerbée et pudique d’un Koreeda (Nobody Knows, Tel père Tel fils), ou encore le monde du thriller psychologique que l’on retrouve dans son propre Shokuzaï.

La réalité est peut-être par là-bas?

La réalité est peut-être par là-bas?

L’invention scénaristique qui retourne à un moment donné l’histoire en deux ne possède pas l’impact foudroyant d’une révélation policière, certes, mais est-ce vraiment l’objectif du film, si ce n’est nous questionner encore un peu plus? Le côté plastique, lisse, presque marionnettiste des acteurs, une apparente maladresse qui sert en fait une dimension de conte enchanteresse.

La fin du film, qui s’approche du fantastique jusqu’à l’effleurer, peut également déconcerter un spectateur amené depuis deux heures à suivre les errements sentimentaux et psychologiques du couple. Une fin élastique et un mélange des genres qui participent pourtant pleinement à l’originalité absolue du film. Difficile à accepter, peut-être, mais aurait-il pu sinon exprimer si fortement ce qu’il avait à faire passer?

Tel père, tel fils, de Hirokazu Kore-eda

* * * * La vie est un long fleuve tranquille à la japonaise, ou pas.

cherchez l'erreur

cherchez l’erreur

Certes, le pitch s’en approche : un couple japonais aisé découvre que leur fils unique de 6 ans, Keita, a été échangé à la naissance avec celui d’une autre famille, nombreuse et plus modeste. Leur fils n’est pas leur fils, quoi. Enfin, le fils du père n’est pas son fils, parce que pour la mère, l’amour reste le même. Bref, le père, brillant architecte obnubilé par la réussite, comprend tout à coup pourquoi son fils n’était pas aussi intelligent que lui. On ne trompe pas les liens du sang.

On arrêtera la comparaison là. Tout d’abord parce que le réalisateur, Hirokazu Kore-eda, s’attache tout particulièrement à dépeindre l’air de rien la tempête d’abord invisible qui se déclenche dans le crâne de chacun des protagonistes, feutrée, presque silencieuse, puis de plus en plus présente, jusqu’à devenir indispensable. Il fait avancer ses personnages tout doucement, sans qu’eux-mêmes ne s’en rendent compte, leur faisant emprunter toutes les palettes de la sensibilité humaine en de telles circonstances et dans un tel environnement. Et son humour discret n’est qu’un outil de plus pour densifier le film, et non pas son principal ressort, comme l’avait fait l’excellente comédie d’Etienne Chatiliez.

Petite rigolade en famille

Petite rigolade en famille

Emotion, sensibilité, mais jamais de pathos. Sur la réserve, comme peut l’être la culture japonaise, les familles s’apprivoisent peu à peu, laissant par moments éclater des petites bulles d’émotion trop fortes pour être contenues. Les enfants, fatalement ballotés par les événements, finissent d’ailleurs, dans la vérité de leur âge, par montrer la voie à leurs propres parents. Même si paradoxalement, ils ne sont que les personnages secondaires d’un film qui les concerne pourtant absolument. Dans son précédent film Nobody knows, le réalisateur donnait à l’inverse toute la place à des enfants survivant dans un monde déserté par les adultes. Tel père, tel fils, tel un jeu de miroir, répond une fois de plus à cette interrogation du cinéaste sur les relations délicates qui se nouent entre enfants et parents.

prix du Jury au Festival de Cannes 2013

prix du Jury au Festival de Cannes 2013

Il s’agit également d’un film qui, se gardant bien de juger, n’apporte jamais cette réponse que le spectateur attend et espère, se demandant si lui-même aurait pu répondre à un dilemme qui s’apparente presque à « tu préfères avoir avec des bras en mousse ou des jambes en carton ? ». Il y a peut-être là un réflexe honteux, mais l’on attend presque jusqu’au bout du film qu’il dérape, que le drame se produise, que l’énervement se mue en fureur, mais que nenni : malgré notre impatience toute occidentalisée, Kore-Eda garde un flegme magnifique qui nous cloue à notre fauteuil.