Sils Maria, de Olivier Assayas

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*  *   Le mélancolique envers du décor du métier d’actrice

Sils Maria, c’est le nom d’un village des montagnes suisses où se déroule une bonne partie du film et dans lequel a été puisée une large inspiration de l’intrigue. Voilà pour l’explication du titre de ce film qui en déroute plus d’un. Un Somewhere à la française, glauque et glamour.

Clouds-of-Sils-MariaAlors quoi, qu’est-ce qu’il se passe à Sils Maria ? A vrai dire, pas grand chose de visible. Nous sommes ici dans le monde de l’intime. La grande actrice Maria Enders (Juliette Binoche), se recueille dans le chalet de son ancien mentor, un metteur en scène et dramaturge récemment décédé. Elle y travaille avec sa jeune assistance Valentine (Kristen Stewart) le texte d’une pièce qu’elle a accepté de rejouer malgré ses réticences premières. Cette pièce, c’est la première, celle qui autrefois l’a lancée. Le problème, c’est qu’elle est censée aujourd’hui reprendre le rôle de la femme mûre et détruite, alors qu’à 18 ans elle jouait celui de la jeune femme conquérante et sûre d’elle-même. Et le parallèle avec sa propre vie perturbe bien plus profondément l’actrice qu’elle ne le voudrait…

Pilatus-18Alors oui, les actrices de ce film, spécialement Juliette Binoche et Kristen Stewart, sont exceptionnelles de maîtrise et d’intensité, dans les pas de danse de cet étrange couple mélancolique qu’elles forment. Le scénario s’applaudit des deux mains. Les paysages et l’atmosphère créée sont également tout à la fois sublimes et inquiétants, pesants, même. Mais cette longue introspection et réflexion sur le temps qui passe, lentement, se prend les pieds dans le tapis. La première heure du film touche en plein coeur, car on y découvre ce monde ambigu, fantasmé par Olivier Assayas, on y admire le jeu des acteurs, l’originalité de l’intrigue, les dessous du monde de la représentation. Et la deuxième heure alors ? Pareil. Rien. Et on finit par s’ennuyer dans cette pensée très intellectualisée. Le suspens établi ne mène plus à rien, les mêmes questions se reposent, la dramaturgie se replie sur elle-même. Le temps passe. Rideau.

Camille Claudel 1915, de Bruno Dumont

seau popcornseau popcorn       La contemplation a ses raisons que le popcorn ignore parfois

L’avalanche de critiques dithyrambiques ont eu raison de ma réticence à aller voir Camille Claudel 1915 (non, il ne s’agit pas d’un modèle de jean Levi’s). Comme quoi, même le popcorn le plus coriace, celui qui coince sous la dent, demeure influençable.

Si vous m'enfermez je m'enferme aussi

Si vous m’enfermez je m’enferme aussi

 Mon intellect, mon snobisme et mon sens de l’esthétique formèrent alors un groupe de pression destiné à ajouter ma pierre à l’édifice du sacre du film de Bruno Dumont. De l’autre côté, le diablotin noir de la critique et la grisaille de l’ennui s’agitaient afin de les réduire au silence. Combat à mort dont l’issue ne se fit jour qu’après être sortie de la salle: Camille Claudel 1915 était décidément un film trop beau et trop ambitieux pour pouvoir mettre à l’aise, si tant est que ce soit un objectif du cinéma. Rectifions. Un film trop beau et trop ambitieux pour amorcer un dialogue.

Foutaises, me diriez-vous gentiment, puisque vous faites d’ordinaire l’apologie des films minimalistes qui en disent un maximum. C’est exact, vous répondrais-je alors, mais nous ne sommes point égaux devant la contemplation. Et malgré toute mon érudition et mon envie fréquente de m’ennuyer avec intérêt devant un beau film, celui-ci a eu raison de mon abnégation.

J’évoque la contemplation parce que ce film, nappé des douces lumières de l’hiver provençal et du silence poisseux de vieilles pierres usées par les cris et les pas de fous effrayants, s’y dédie indéniablement. L’image est belle, presque trop, faisant corps avec l’immense solitude et la vie hors du temps dans laquelle Camille a été projetée. Sur ce point, je rends hommage au réalisateur qui a su fondre forme et fonds pour un même rendu, une même impression, dérangeante certainement, faisant à la fois son succès et provoquant son rejet. L’immobilisme frôle le glauque et exige une réponse au « pourquoi? » posé par le spectateur, qu’il n’obtiendra pas. Bruno Dumont s’offre en quelque sorte une démonstration esthétique et élitiste dont l’écrasante maîtrise oublie de se rapprocher de Terre.

bonjour!

bonjour!

Impossible cependant de ne pas saluer la finesse de jeu de la grande Juliette Binoche, Camille Claudel grinçante et éplorée vacillant aux frontières de l’âme humaine et de la folie. Trahie par sa famille, abandonnée de tous au milieu de créatures hurlantes et difformes, elle n’aura de visite que de son frère Paul, homme poncif et compassé dont la bigoterie et le plaisir qu’il prend à s’entendre parler frisent la bonne baffe. Patiente à la torture, femme bafouée, Camille Claudel offre toutes les facettes de son caractère à un spectateur ébloui par la lente démoralisation d’une artiste qui finira les 30 dernières années de sa vie enfermée dans cet asile, sans occupation ni création.

J’aurais préféré adhérer totalement à ce film et me ranger dans le glorieux camp de ceux qui comprennent, de 20 minutes aux Cahiers du Cinéma en passant par Le Monde, mais voilà, l’esprit critique refuse le compromis. Dur métier.

Car ce film beau, pieux, digne et illuminé par Juliette Binoche, demeure totalement anecdotique dans son message, si tant est qu’il y en ait un, et ne fonctionne que par à- coups entre lesquels on est vicieusement tenté de regarder son portable.