Deux jours, une nuit, de Jean-Pierre et Luc Dardenne

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*  *  *  *   Non, les frères Dardenne ne se sont pas encore lancés dans le nanar érotique

Le chômage, c'est pas encore pour aujourd'hui

Le chômage, c’est pas encore pour aujourd’hui

Habitués du Festival de Cannes, familiers de la misère sociale, grands amateurs d’héroïnes modernes livrées à elles-mêmes (Emilie Dequenne dans Rosetta, Cécile de France dans Le gamin au vélo, Déborah François dans L’Enfant, …), nos frérots belges préférés en rajoutent encore une couche avec, – ça en devient énervant mais il faut bien l’avouer -, cette nouvelle réussite.

On ne peut pourtant pas dire qu’ils aient abusé côté budget costumes, maquillages, habillage et gribouillage. Fidèles à eux-mêmes, les Dardenne se sont une fois de plus projetés dans un univers extrêmement réaliste, minimaliste, à la limite du dépouillement. Marion Cotillard ne change que 3 fois de tee-shirt, c’est dire. Deux jours, une nuit. Elle porte une chemise de nuit, aussi.

Une histoire qui coupe l'appétit

Une histoire qui coupe l’appétit

Elle pleure sur commande, Marion. Beaucoup. Sandra est une jeune mère dépressive menacée de licenciement. Son équipe à l’usine de panneaux solaires doit voter : c’est elle qui reste, ou la prime de 1 000 euros qui part. Cruel dilemme pour ces collègues qui peinent tous à mettre suffisamment de chantilly sur leur gaufres. Oiseau fragile en permanence au bord de la branche, tout au bord, Sandra est soutenue mordicus par son mari, sobre et généreux Fabrizio Rongione . Alors elle prend son courage à deux mains et s’en va passer le weekend convaincre ses collègues, bons et méchants, de voter pour elle. Une course contre la montre et le chômage qui comme ça n’a l’air de rien, mais file un sacré coup de gourdin. Suspens, émotion, vérité : tout y est, même, youpi, l’accent belge du coin. Un peu regrettable, parfois, cette tendance à la répétition dialoguée, et une attention par trop portée sur les changements d’expression de Marion. Mais la magie opère, on s’y jette tout entier dedans.

Tout aussi bonne qu’elle soit, le choix de Marion Cotillard pour interpréter Sandra ne convainc pourtant pas vraiment. On aurait sinon adoubé le film des deux mains, criant, peut-être même, au chef d’oeuvre. Mais l’aspect souffreteux et maigrelet de l’actrice entraîne par moment le débordement de la coupe du personnage et de sa triste réalité. Le trait s’en trouve comme forcé, caricaturé. Comme quoi, certains acteurs ont le tort parfois de trop avoir la tête de l’emploi.

Joe, de David Gordon Green

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* * *  White trash, Texas Rangers, et petite larme au coin de l’oeil

Nicolas Cage barbu, tatoué et vêtu de chemises à carreaux dans un film indé à la photographie désaturée, c’est désormais possible.

Got a problem m'am?

Got a problem m’am?

Joe s’inscrit dans la lignée de tous ces films américains qui utilisent comme matière première des paysages sublimes et désolés, l’accent traînant du Sud du pays et la pauvreté humaine et sociale pour construire des histoires hautement photogéniques, et souvent réussies. Certes, ces films ont tendance à (trop?) se ressembler. Un Joe fera sans aucun doute penser à un Mud. Ne serait-ce que parce que les acteurs-phares de ce genre s’institutionnalisent : le gamin paumé de Mud et celui de Joe sont ainsi interprétés par le même excellent jeune acteur, Tye Sheridan, 18 ans. Qui est, cqfd, également présent dans Tree Of Life de Terence Malick, apôtre du genre (Les Moissons du Ciel, La Balade Sauvage, …).

Un petit manque d’originalité dans le traitement, peut-être, une tendance à la longueur inutile, parfois, mais qui ne grèvent pas sérieusement la qualité de l’ensemble. Joe nous dévoile un scénario intelligent, conforté par une sensibilité omniprésente, une photographie magnifique et des acteurs synchro. Et toc.

Le pick-up, élément incontournable de la panoplie texane

Le pick-up, élément incontournable de la panoplie texane

Une bourgade anonyme et décrépie du Texas. Joe (Nicolas Cage) est un brave homme d’une cinquantaine d’années, ancien repris de justice reconverti dans la supervision d’une équipe de bûcherons. Bourru et sympathique, solitaire mais amical, Joe rencontre un matin un jeune homme de 15 ans, Gary (Tye Sheridan), en quête de travail. Fraîchement arrivé en ville avec son père alcoolo, violent et SDF (excellent Wade Jones), sa mère absente et sa soeur Dorothy rendue muette par le désespoir, Gary s’investit avec toute sa volonté de vivre. Tout comme Joe, il cherche à se construire un nouveau quotidien. Alors que Joe prend Gary sous son aile, leurs problèmes à tous les deux, pourtant si désireux de leur échapper, finissent par les rattraper.

Histoire d’amitié, de confiance et de rédemption, Joe touche la corde sensible. Belles images, personnages attachants, la recette fonctionne. Certains détails, comme le manque de travail sur le personnage pourtant présent de la mère, interpellent. Mais le résultat est à la hauteur de la promesse cinématographique : vous n’aurez pas perdu votre temps.

A touch of sin, de Jia Zhang-Ke

****   L’anti-film promotionnel touristique

Welcome to China!

Welcome to China!

A touch of sin (« une once de péché ») s’est choisi un titre au doux euphémisme, une sonorité poétique pour une réalité apocalyptique, celle de la Chine contemporaine.

Que les dirigeants chinois aient censuré le film dans son propre pays lui rend un bel hommage, en reconnaissant dans cette fresque sociale, construite autour de 4 « contes » inspirés d’histoires vraies, une facette existante – mais dissimulée – de la Chine d’aujourd’hui. Cette facette, dans laquelle résonnent et se répondent les mots violence, désespoir, abus, fait l’effet au spectateur d’assister  en direct à l’inquiétant frémissement qui annonce l’explosion de la cocotte-minute.

Le premier portrait, celui de  Dahai, un homme rendu littéralement fou par la corruption qui régit sa ville et son quotidien, frappe de plein fouet les attentes du spectateur, rendu muet par la brutalité écrasante des paysages et des visages. Tout est trop grand, trop lourd, trop froid, trop impitoyable : dans cet étau, certains ne trouveront la paix qu’en choisissant la voie la plus extrême. L’une assassine l’homme puissant qui tente de la violer, l’autre se jette de l’immeuble-dortoir de son usine, un autre trouve dans le braquage un remède à la pauvreté de son existence, des trajectoires qui croisent d’autres âmes perdues dans la tourmente de la jungle économique.

Et le tigre est en toi ...

Et le tigre est en toi …

Cette obsession de la vengeance, cette quête de libération, une mise en scène qui n’hésite pas à forcer sur le délire meurtrier, rappelle par moments des thématiques à la Tarentino, dans les effluves de Kill Bill, le meurtre (ou le suicide) étant dépouillé de son aspect bêtement pratique pour revêtir une symbolique et une gestuelle presque fantastique, un sens qui dépasse l’acte en lui-même.

A touch of sin effraie, surprend, et nous emmène dans un véritable périple touristique au sein de la misère humaine, un sympathique tour operator de “la Chine dysfonctionnelle comme vous ne l’aviez jamais vue”, que l’on peut par moments trouver parfois un peu lent, mais toujours percutant.